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Interviews & articles
     
 Robert Wyatt - Jazz Hot N° 291 - février 1973


ROBERT WYATT




Tout le monde a des héros, des gurus, des professeurs. Le mien s'appelle Daevid Allen. Il a  travaillé à Paris avec Terry Riley qui avait notamment enregistré des bandes extraordinaires avec Chet Baker, quelque chose d'inouï. Daevid avait un professeur de batterie, George Mardowe, un néo-zélandais qui essayait de me faire jouer comme Philly Joe Jones et je n'y parvenais pas... Mon frère m'a fait écouter Ellington, le be bop, Cecil Taylor (« Looking Ahead » surtout), « Something Else » d'Ornette Coleman, le premier quartette de Don Ellis avec Jaki Byard qui enregistra pour Candid, « Mingus presents Mingus » : tout cela explosait dans ma tête.


Si à partir de telles influences jazzistiques j'ai néanmoins choisi de m'exprimer dans un autre langage (appelons, si vous le voulez bien, ma musique « Isolationist English Decadent Hippy Rubbish »), c'est que — c'est une banalité à dire — si l'on respecte les canons de la culture officielle, on ne parvient pas à s'exprimer. Il fallait cesser d'avoir des complexes vis-à-vis de la musique américaine, vis-à-vis du jazz. Je suis blanc et Anglais, voilà tout. Keith Moon, le batteur des Who, ne connaît rien au jazz, il s'en moque complètement, il n'a pas de complexes, et il joue bien : il faut faire comme lui… En travaillant avec Kevin Ayers, je me suis mis à aimer les mélodies simples et j'ai voulu chanter ; c'est ce que l'on appelle « pop music - je suppose. Ray Charles m'a également beaucoup influencé, le Ray Charles des chansons d'amour langoureuses sur fond de violons, j'aimais beaucoup cela.

Le trio de base des « Soft Machine » était limité sur le plan de l'écriture. Mike et Hugh voulaient écrire des choses plus élaborées. Alors j'ai été dans des clubs de jazz et j'ai découvert Keith Tippet et son groupe : c'était très fort à la fois sur le plan technique et sur le plan musical. Ils se sont joints à nous. Le grand orchestre de Keith Tippet — dans lequel il m'est arrivé de jouer — est un double phénomène social et musical, une occasion de rencontres pour des musiciens venant d'horizons extrêmement divers.
Aussi même quand la musique n'est pas exceptionnelle, il constitue un événement exceptionnel. En Angleterre c'est arrivé grâce à Keith Tippet et à Julie Driscoll, à New York grâce à Carla Bley et Mike Mantler avec la J.C.O.A. Tout le monde devrait avoir écouté « Escalator over the Hill » ; Carla Bley est quelqu'un d'indispensable et le monde serait un cauchemar si elle n'existait pas. Elle représente une part de sensualité, de sexualité, de rêve. Elle parvient à retrouver la simplicité de Kurt Weil en faisant travailler ensemble musiciens amateurs et musiciens à la technique tout à fait éprouvée. Bien sûr tout n'est pas parfait : je ne crois pas par exemple, que Paul Motian soit le batteur idéal pour accompagner Jack Bruce et John McLaughlin. Il aurait mieux fallu Cobham : Jack Bruce et Billy Cobham, voilà une rythmique de rêve…


Elvin Jones, Sunny Murray, Milford Graves sont des gens très importants mais respectés, de la bonne révolution du jazz. Il a dix ans, j'écoutais déjà « Into the Hot », maintenant tout cela est reconnu. Aussi, je préfère m'inspirer de la simplicité, de l'évidence des bons batteurs de rock. Prenez Alan White, qui joue avec le Plastic Ono Band : il est fantastique ! On dit : « Ce n'est pas du jazz, c'est trop simple, ce n'est pas inventif », c'est faux. C'est le drumming pur, naturel. On veut ignorer Ginger Baker c'est une erreur, ce qu'il a fait avec Jack Bruce convient parfaitement à l'idiome électrique ; il a compris la dynamique de l'amplification, et l'on est injuste avec lui...


Quand on me demande si je suis un technicien de la batterie, je réponds parfois oui, parfois non. Mon professeur de batterie disait qu'Elvin  Jones  n'avait pas  une technique  énorme  et qu'il y avait bien dix batteurs de studios de la côte Ouest qui étaient plus forts que lui sur ce plan-là : Stan Levey, Louie Bellson, Shelly Manne même. Cela n'a  aucune importance, la technique, ce n'est pas ça,  c'est quand les doigts peuvent exécuter les  idées  qui vous viennent. C'est vraiment quelque chose de   personnel. Sonny Terry et Brownie McGhee sont de grands techniciens parce qu'ils arrivent à jouer ce qu'ils veulent, et n'importe quel harmoniciste aura beau jouer dix fois plus vite, s'il n'est pas capable de contrôler complètement ce qu'il fait, il n'a pas  plus de technique. Personnellement je n'en ai pas assez pour réaliser tout ce que je veux. Quand j'ai   des idées nouvelles, j'ai des besoins de techniques  nouvelles, et réciproquement.


(Propos recueillis au magnétophone par Roland Szyfmanowicz)