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 Le rêve orange, Robert et la vierge du manoir - Rock & Folk - N° 98 - mars 1975


Le rêve orange, Robert et la vierge du manoir






Virgin, une belle histoire qu'on aimerait voir traduite en français.











Marco est sûr d'une chose, au moins: c'est qu'il n'ira jamais bosser dans une usine ou un bureau, fringué comme un pingoin, l'œil rivé sur la pendule en attendant l'heure de la sortie. Pour éviter cela, Marco sait qu'il ne dispose pas de trente-six solutions; il doit prendre son truc en main, vivre avec la culture qu'il a adoptée, et la faire proliférer. II aime la musique qu'il vend. Le problème, c'est qu'autour de lui, les Français n'ont pas trop l'air de vouloir prendre leur pop culture au sérieux. Ils n'y croient pas assez. Ou alors elle ne représente pas une alternative suffisamment forte pour les dévier de la tentation sécurisante du boulot pépère, de la bonne bouffe et du pavillon de banlieue. Pendant ce temps-là, des centaines de musiciens crèvent doucement, avant de tout larguer eux aussi.

On peut quand même penser que tout n'est pas impossible, irréalisable. Et, pour s'en convaincre, on va voir un peu comment se débrouillent les voisins. Culturellement, le concept pop est plus fort dans les pays anglo-saxons, plus ancré dans les mœurs. Et puis les jeunes Anglais, comme les jeunes Noirs des ghettos, sont très clairement conscients qu'il vaut mieux tenter sa chance comme musicien ou boxeur que de rester prisonnier ad eternam d'un long ruban de maisons toutes semblables, croupissant dans un salariat minable. Cette conscience, il faut la défendre, la protéger, lui donner les moyens d'exister. Et finalement, le show biz, comme alternative à l'usine, ça ne fait pas très sérieux. Bonnet blanc - blanc bonnet. Il a donc fallu, là aussi, reconsidérer le problème dans son ensemble.

Une fois le joint trouvé, tout peut aller très vite. A la fin des années 60, un garçon de 16 ans lance un magazine, « Student », où se retrouvent pêle-mêle les thèmes de la nouvelle culture. On y parle un peu de politique, on publie les textes les plus importants de Ronald Laing, le grand pionnier de l'anti-psychiatrie, on évoque les mouvements communautaires, et on prend son pied avec le rock. Un genre d'Actuel, en mieux. Petit à petit, le rock and roll prend la meilleure part. Au point que, au moment où le journal perd trop d'argent, c'est lui qui va le sauver. Richard Branson, son fondateur, a en effet l'idée de le renflouer et s'en servant pour vendre des disques par correspondance, à des prix défiant toute concurrence - quelque chose comme 12 francs l'album. Ce qui est parfaitement réalisable, en supprimant quelques intermédiaires.

Virgin est né, et à partir de là commence une ascension fulgurante. En 71 s'ouvre la première boutique. Il y en a une vingtaine aujourd'hui, qui vendent les disques à des prix abordables par le commun des freaks. En même temps, on fait l'acquisition d'un manoir du 13e siècle, dans la campagne d'Oxford. Tout Londres viendra bientôt y enregistrer, de McCartney à John Cale en passant par Traffic. Cet ensemble sera bientôt doublé d'une unité mobile qui viendra en France pour un album du Gong. Enfin, en mai 73, le label proprement dit est lancé, avec Mike Oldfield, Gong, Faust, puis Kevin Coyne, Henry Cow, Beefheart... Des projets futurs prévoient le développement d'un service d'exportation, l'ouverture d'un magasin de vêtements à bon marché, le lancement d'une maison d'édition, et la création d'un service d'adresses et de renseignements, analogue à Release et au B.I.T., principalement axé sur les problèmes de l'avortement et de la contraception...

Dès lors, il ne s'agit plus seulement de hip business, d'une manière cool de faire des affaires sur une longueur d'ondes un peu différente à l'intérieur du monde capitaliste. Il y va aussi de la survie de la « communauté », de la prise en charge de ses acteurs, de la mise en lumière de leur musique, malgré tous les risques financiers que cela comporte. Il semble en effet que l'intérêt de Virgin se soit surtout porté jusqu'à maintenant sur les « losers », ceux dont personne ne voulait entendre parler dans les sphères officielles.

MANOIR


Et c'est ainsi qu'on découvre Kevin Coyne, musicien déchiré, éprouvant le besoin vital de présenter son univers au public, « to expose himself», comme disaient si bien Dylan et plus tard Morrison. Ou Henry Cow et son génial architecte, le guitariste Fred Frith, dont tout le monde aujourd'hui se dispute la collaboration. Ou Beefheart, à qui trop de dictateurs intellectuels refusent le droit d'évoluer à sa guise, comme jadis à Dylan, Zappa et autres géants du rock. Ou encore ces jeunes Français qui doivent aller chercher en Angleterre des gens capables de comprendre leur musique et de l'aimer assez pour oser la produire : Cyrille Verdeaux, dont on entendra bientôt la merveilleuse « Clear Light Symphony » ; Didier Malherbe, qu'on retrouve un peu aux côtés de tous les musiciens de la maison, entre deux tournées du Gong ; et bientôt d'autres encore, si d'ici là quelque chose ne s'est pas réveillé dans la tête de nos fabricants de galettes de vinyl.

Dans un coin de la campagne d'Oxford, un immense manoir étend ses ailes. On croit qu'on va pénétrer dans un monde aristocratique de meubles hautains et de tapis de luxe. Et on se retrouve dans une communauté chaleureuse, intimement bordélique, où passent doucement les ombres souriantes de techniciens résidents et de musiciens en transit. En ce moment, c'est Tangerine Dream qui y enregistre son prochain album, un double vraisemblablement, qui servira de bande sonore à « Œdipe Tyran » de Sophocle, présenté au festival de théâtre de Chichester.


  Christoph Frank (Tangerine)

L'atmosphère est détendue. Excellent dîner, partie de billard, vin rosé, on est loin de tout, l'esprit tranquille, disponible pour la musique. Le studio est encombré jusqu'au plafond par les impressionnants synthés du groupe. Christoph Franke bricole dans un coin un morceau de l'écheveau inextricable de câbles et de fils colorés. Edgar Froese s'est retiré avec sa femme et son jeune fils. Peter Baumann taquine ses claviers. On n'a pas l'air pressé par le temps.

Froese : « Ce n'est pas comme à l'époque de Rolf - Ulrich Kaiser (leur premier producteur allemand). Il fallait toujours travailler avec une horloge dans le dos. Quand on est limité par le temps, on ne peut rien faire de bon. Bien sûr, il nous laissait toute liberté de créer ; il y a des choses de cette période qu'on aime beaucoup. Mais ici, on se sent vraiment plus libre. »

Curieux comme les musiciens ressemblent à leur musique. Quand on les écoute, en disque ou en concert, on ne s'attend pas à trouver de pétulants gaillards, flashy, freaky et tout. Des gens de bonne compagnie, certes, mais sérieux, comme leur travail, ou les références qu'ils citent - Debussy, Wagner, Stockhausen, Ligeti... Au début, pourtant, l'influence est surtout d'origine floydienne (cum- Barrett).

Froese : « On jouait une sorte de « free-form rock and roll ». La scène de Berlin, entre 66 et 69, était en pleine ébulition. Il y avait des expériences dans tous les coins, à tous les niveaux : politique, avec Rudi Dutschke; communautaire et anarchiste, avec Fritz Teufel (le diable) et Rainer Langhans ; musical, avec des quantités de groupes qui jouaient dans les clubs, sans interruption de 10 heures du soir à 6 heures du matin. On se marrait bien. Les gens pouvaient faire ce qu'ils voulaient, «free form». Toute cette atmosphère n'existe plus aujourd'hui: les gens ont commencé à s'ennuyer, à ne plus croire à rien. C'était vraiment dur. Parallèlement à ça, les groupes de rock devenaient de plus en plus bruyants, achetaient un matériel de plus en plus énorme, qui n'améliorait pas la qualité de la musique. On s'est alors trouvé devant un choix : ou faire comme eux, et augmenter le nombre de nos amplis, ou tout changer, recommencer à partir d'un nouveau point. On a préféré cela. La première année, ça n'a pas du tout marché. On se faisait jeter au bout de vingt minutes. Les gens ne comprenaient pas qu'on puisse jouer sans batterie. On ne faisait rien de « normal » à leurs yeux : ils ne pouvaient se référer à rien de connu, à aucune expérience du. même genre. On s'est alors demandé si quelque chose n'allait pas, chez nous ou dans le public. Mais il était trop tard pour revenir en arrière. »



  Edgar Froese (Tangerine)

Alors Tangerine Dream a foncé tête baissée dans l'expérimentation, l'électronique, les méandres d'une technologie nouvelle, à base de synthétiseurs, de chambres d'écho, de bandes magnétiques, puisant des idées chez leur compatriote Stockhausen, comme d'ailleurs bien d'autres groupes allemands, Can en tête. L'idée principale étant de laisser faire l'imagination, de récupérer tous les bruits pour les intégrer à la masse sonore, de se laisser porter par les ondes en en épousant intimement les contours. Baumann et Froese : «Toute la partie technique de la musique était nécessaire pour trouver de nouvelles voies. Mais il ne faut pas conclure que nous ne sommes que de froids machinistes. Les gens pensent souvent que les machines pourraient faire tout le boulot toutes seules. En fait, aucune ne peut marcher si elle n'a été au préalable programmée par un être humain.

La partie de doigts sur un synthétiseur en fait vraiment un instrument. Grâce à lui, on peut explorer des possibles plus facilement qu'avec une guitare. Cela n'enlève rien au flux émotionnel... »

Déjà, dans le studio, les synthés ronronnent doucement, clignotant de leurs mille lumières, tandis que, sans se presser, les pieds dans des chaussons, les trois compères s'installent derrière leurs claviers. «

On se sent très proches, on se connaît bien. On sait que lorsque l'un d'entre nous commence quelque chose, l'autre pourra se brancher dessus sans défaillance. Pour nous, c'est la seule manière de garder vraiment le contact avec l'audience. »




Peter Baumann (Tangerine)



PORTOBELLO ET ROBERT


Retour à Londres. Après la magnificence mi-baroque mi-bohème du Manor, la petite pièce où répètent Henry Cow et Slapp Happy semble bien misérable. Pourtant, les génies et les elfes qui hantent cette modeste maison du fin fond de Portobello n'en sont pas moins hospitaliers. Beaucoup de gens y passent et profitent de l'indulgence de l'hôtesse du lieu pour déployer leur matériel et travailler des journées entières. Slapp Happy, c'est un joyeux trio composé, entre autres, d'un géant - débonnaire bien entendu - et d'une fille toute menue. Peter Blegvad et Dagmar chantent, accompagnés par Anthony Moore - coauteur de la plupart des textes : humour corrosif, «non-sensé», toute une tradition retrouvée, enjambant allègrement les débris d'un médiocre 20e siècle pour joindre les lumières d'un 18e décadent aux pâles lueurs d'un avorton de 21e.

Depuis peu de temps, la troupe d'Henry Cow s'est jointe à eux, apportant l'appui d'une compétence musicale exceptionnelle, dans un effort conceptuel qui rejoint les grands compositeurs de l'aube de ce siècle, Debussy, Ravel, et surtout Eric Satie. Nul doute que pendant un moment on va juger cette musique comme «difficile» - alors qu'elle est d'une limpide clarté - et lui préférer le tonnerre brouillon des méga-amplis. Après... après on redécouvrira Slapp Happy + Henry Cow, et on leur reconnaîtra cette place providentielle qu'ils occupent dans la musique anglaise contemporaine. Comme aujourd'hui avec un certain Robert Wyatt...

Il habite un pavillon dans la banlieue Sud Ouest, charmant comme le sont les pavillons anglais. Il est allongé, souriant, tout accueil et toute amitié offerts sans détours. Surpris quand on lui dit que son album a été très bien reçu en France.

« C'est un problème, parce que les gens vont tellement attendre du prochain, sur lequel je travaille actuellement ! La plupart des gens de « Rock Bottom » y participeront, avec en plus Hugh Hopper. Fred Frith sera présent aussi, avec deux de ses compositions. A part ça, peu de projets, ou très isolés. Un concert en mai, avec Slapp Happy et Henry Cow. Retourner en France ? J'aimerais bien. Il y a juste un problème pratique, qui est énorme: voyager avec la chaise roulante. Dans la plupart des hôtels, c'est impossible. Il faut demander à des tas de gens de donner un coup de main sans arrêt, et c'est très ennuyeux. A Londres, ça peut aller, parce que je rentre chez moi après le concert.

Travailler avec un groupe régulier ? Je veux me libérer de l'idée de groupe. Quelque chose doit évoluer, et il n'y a pas assez de liberté au sein d'un groupe pour cela. Quelles que soient les idées que tu apportes, il faut les adapter à une section rythmique, à des solistes. Alors, ça limite la musique. Je me sens plus libre aujourd'hui. Par exemple, quand je ne veux pas de section rythmique, je peux très bien m'en passer. « The End Of An Ear » a été le premier essai de travail seul dans un studio. Cela m'a donné assez d'idées à réaliser pour plus tard. En un sens, ça a été le premier pas vers « Rock Bottom ». bien que je n'en aie pas été conscient à l'époque.


Depuis, beaucoup de choses ont changé. La plupart des musiciens que j'aime aujourd'hui et avec lesquels je travaille sont très différents les uns des autres. C'est pourquoi ils sont excellents : ils sont frais. Ces instrumentistes écrivent des choses difficiles à chanter, parce qu'ils ne pensent pas au problème du chant. C'est un bon exercice pour moi : ça tient éveillé. Je peux seulement jouer ce que je comprends, c'est-à-dire à l'intérieur de mes propres limites.

Et puis, quand tu vieillis tu deviens plus certain de ce que tu fais. Tu n'as plus envie de le laisser transformer par quelqu'un d'autre. Tu commences à vraiment savoir à quoi tu veux que ta musique ressemble. Il y a un truc bizarre avec elle : tu peux être un fasciste sans tuer personne. A ce propos, j'aime bien ce que dit Andy Warhol : « Les gens diaboliques sont OK, aussi longtemps qu'ils ne font rien. » J'entends par fascisme dans la musique le fait d'utiliser les gens pour accomplir une idée bien spécifique, de sorte qu'elle devient plus importante que ceux qui la servent.

Même si je dois indiquer quelque chose à Fred Frith, qui ne lui permettra d'exprimer ni son individualité ni la mienne, cela n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est la musique. La musique est égoïste... Je suis très heureux si je peux être utile à quelqu'un d'autre. Ce n'est pas par gentillesse. C'est par besoin biologique d'être un membre utile de la communauté. Mon problème est d'arriver à en faire un maximum sans blesser les autres et d'en tirer le meilleur profit.

- En France, on te considère un peu comme une légende...

- ... Si tu dis cela, c'est comme si tu parlais de quelqu'un d'autre. La plupart du temps, je suis plutôt paumé, je ne sais pas vraiment ce que je fais : je sens cela de l'intérieur. Quand j'accomplis quelque chose, je n'ai pas la moindre idée si c'est bon ou dégueulasse. Si quelqu'un en est heureux, c'est bien. Au moins, cela veut dire que je n'ai fait de mal à personne.

- C'est une idée qui semble te préoccuper...

- Tant de mal est fait ; je trouve cela effarant. On est des animaux conscients. Mais on n'a pas le contrôle du bien ou du dommage qu'on fait. Je ne me sens aucune allégeance envers une philosophie. J'apprends d'après ma sensibilité, ce que je touche, ce que j'écoute. - La pataphysique ? - C'était comme beaucoup d'autres choses, une simple question de vanité. On était flattés d'être reconnu par les gens. On répondait à cela de la manière qu'ils attendaient. A vrai dire, je ne connais pas grand chose à la pataphysique. Alfred Jarry... Je ne lis pas beaucoup, mais je peux lire Jarry n'importe quand. Beckett aussi.

Il y a une certaine arrogance dans notre génération qui nous fait croire qu'avant la révolution du rock, les gens n'étaient que stupides et bourgeois, ce qui est faux. Il y a toujours eu des gens courageux et brillants, tout comme Mick Jagger, Keith Richard ou les Soft Machine... (sourire). De merveilleux auteurs de chansons bien avant Bob Dylan. J'aimerais bien enlever un peu de cette arrogance à notre génération.

- Mais le rock a eu le secours des média...

- Ouais... mais il y a bien plus de choses que ça au monde.

- Justement, en écoutant ta musique, on pense à celle du Moyen Orient ou de l'Afrique du Nord.

- Cela me réjouit beaucoup. Le continent le plus romantique pour moi est l'Afrique. Je sens que la musique d'Afrique du Nord, la musique berbère surtout, recèle de fantastiques possibilités qu'on peut uti- liser. Cela m'a beaucoup influencé. Les voix surtout. Comment s'en servir, hors des chansons conventionnelles. Pas en imitant des instruments ; la voix elle-même est un instrument extraordinaire, très riche, et j'ai beaucoup d'idées sur les façons de l'utiliser.

Je voyage avec ma collection de disques... (sourire). J'aimerais connaître davantage ce qui reste des cultures de l'Amérique du Sud. Il est très triste qu'elles soient aujourd'hui détruites par l'homme blanc, comme celles du Nord au siècle dernier. (Il me tend un livre sur les Indiens Xingu.) Ils m'influencent beaucoup; ma façon d'écrire aussi. Pas que je sois allé là-bas. C'est simplement l'idée que j'en reçois. Par ailleurs, les gens sont très surpris si je leur dis que j'aime Ray Charles, parce que ça ne paraît pas dans ce que je fais. Je l'aime, parce qu'il allume mon imagination. Quand j'entends ce qu'il fait avec sa voix, je me dis que je peux bien voir ce que je vais faire avec la mienne. En trouvant son chemin, il m'inspire et me fait trouver le mien, sans que j'aie à le copier...»

On voudrait ainsi parler pendant des heures, ne pas voir le temps passer, écouter les propos tout empreints de modestie et de connaissance de soi d'un homme d'expérience. Et l'on se retire sur la pointe des pieds, un peu honteux d'abandonner cette quiétude pour courir à des choses tellement plus futiles...



STEVE...


... ou retrouver, dans une autre campagne, un autre climat de douceur, de calme propice à un délicat travail de composition et d'enregistrement. A Little Bedwynn, tout près de la «frontière» galloise, Steve Hillage et quelques amis polissent l'album solo du flamboyant guitariste du Gong. Ici, ce n'est pas le Manor. La demeure est banale, en apparence : une des quatre ou cinq du village, en bordure d'une petite route. Au fond du pré est ancré le studio mobile de Virgin, à l'intérieur duquel s'affaire l'ingénieur maison, Simon Heyworth (à qui on doit la révélation de tous les trésors de cette nouvelle musique). Un câble le relie à la salle à manger où sont installés les musiciens. Aujourd'hui, c'est Didier Malherbe, qui répète un solo délicat, dont la partition, écrite le matin même, est épinglée sur un pilier en face de lui. Steve Hillage est assis à côté, cherchant à capter la sonorité exacte qui lui conviendra.


 
 Fred Frith (Henry Cow)


Son album peut être attendu comme un des grands événements musicaux de l'année à venir. On y retrouvera certains des thèmes les plus percutants de la dernière tournée du Gong, plus quelques compositions personnelles qui en avaient assez d'attendre dans un tiroir. On dirait que le cadre de Little Bedwynn convient à merveille à la réalisation de ce disque. Non pas que Steve soit un campagnard forcené. Il est même un des rares musiciens anglais de sa génération à ne pas vouloir jouer les ermites dans la chloro-phyle, préférant plutôt rester dans la ville, au milieu des hommes.

Justement, à Londres, il habite en famille, avec les gens d'Henry Cow, de Slapp Happy... Famille: c'est bien le mot pour désigner toute cette bande de musiciens, surgis d'un underground peu probable, délaissés par le show biz, et qui, sans le soutien de Virgin, travailleraient dans des conditions beaucoup moins « cool ». Mais la bonne fée est passée, elle a vu ces enfants incroyablement dynamiques, créatifs et rêveurs à la fois. Et elle a pensé que, vraiment, il fallait faire quelque chose pour les sortir de l'ombre, rafraîchir le rock anglais, et offrir au public d'aujourd'hui une musique nouvelle, qui soit un peu le reflet de son état de conscience. A l'un, elle a donné la fortune (Mike Oldfield), à d'autres la simple joie de se faire - enfin - entendre. C'est une bien belle histoire quand même, qu'on aimerait voir traduite en français.

ALAIN DISTER



       
     
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