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 Aymeric Leroy - L'école de Canterbury - Improjazz - N° 225 - juin 2016


Aymeric Leroy - L'ECOLE DE CANTERBURY




Un livre, ou plutôt une bible, comme certains aiment déjà l'appeler. Si vous voulez tout savoir sur ce mouvement musical britannique né dans cette petite cité du Kent, dans l'extrémité sud-est de l'Angleterre, sur la rivière Stour, à 86,4 km de Londres, deux adresses possibles : celle des éditions Le Mot et le Reste, ou celle de son auteur, un passionné du nom d'Aymeric Leroy...

IMPROJAZZ : Quand et pourquoi as-tu eu l'idée de ce livre ?"

Aymeric LEROY (AL) : L'idée de faire un livre sur ce sujet est née début 1999, et je pense qu'elle s'est imposée davantage par l'accumulation de matière, tant dans le cadre de mon site Calyx, né en 1996, que dans celui de la revue Big Bang depuis 1993. Envisager de passer de l'exercice de la chronique à un livre me paraît avec le recul présomptueux, mais par naïveté plus que par prétention, j'imaginais qu'une fois réunie la matière, le livre naîtrait de lui-même, un peu comme par magie. Evidemment, il n'en a rien été. Pendant deux ou trois ans, j'ai mené des recherches en bibliothèques, épluchant la presse musicale française et étrangère, et interviewé pas mal de gens. J'ai ainsi pu compenser le manque d'informations sur certains groupes ou certaines périodes et me trouver en position de les aborder avec le niveau de détail qui me semblerait justifié pour chaque, sans tenir compte d'une hiérarchie basée sur la notoriété ou le succès. En 2003, afin d'obtenir une subvention du Centre national du livre, j'ai finalisé un chapitre et une proposition de sommaire, mais en réalité la structure a considérablement évolué par la suite. L'idée d'une division par dates à la manière d'un agenda ne s'est imposée qu'assez tardivement. Au départ, je pensais proposer des chapitres traitant chacun d'un groupe, ou d'une période d'un groupe, mais ça ne fonctionnait pas, et je suis heureux d'avoir trouvé cette solution qui me semble bien meilleure.


IMPROJAZZ : Tu tentes de justifier au début de ce livre l'appellation "Ecole de Canterbury". Il est vrai que ce terme s'est vite invité lorsqu'on parle de Soft Machine ou Caravan, mais pourquoi, à ton avis, fallait il faire admettre cette notion une fois pour toute ?

AL : Je ne veux pas donner une importance excessive à ce qui reste un exercice de style obligé pour justifier l'existence d'un tel ouvrage et son intitulé. Définir le style Canterbury n'est pas en soi un enjeu de qualité artistique, mais simplement la localisation d'un centre de gravité stylistique, qui explique par exemple que je parle davantage de Hatfield and the North que de Gong, alors que ce dernier mériterait assurément à lui seul un ouvrage.

Pour autant, cet exercice de style ne me semble pas totalement futile, dans la mesure où il permet tout de même d'expliquer ce que cette musique a pu avoir d'original, de novateur et d'unique dans le paysage musical de son temps. Avec évidemment une préférence personnelle mais sans exclusive. Je suis conscient que les musiques qui me plaisent ne sont pas forcément celles qui présentent la plus forte résonance avec leur époque, et inversement. Il ne s'agit donc pas pour moi de dire qu'il est injuste que ce style-là n'ait pas connu un plus grand succès public, critique ou commercial.

La définition que je propose - mélange d'éléments de fond (une couleur jazzy, un goût pour les métriques impaires et changeantes, des textes absurdes ou auto-référentiels) et de forme (l'orgue saturé, la discrétion ou l'absence des guitares, une façon de chanter anti-théâtrale) - ne revendique pas d'être une vérité révélée. Pour autant elle n'est pas complètement subjective. Elle est, je crois, nourrie de tout ce que j'ai pu lire ou entendre à son sujet, tant des musiciens que des journalistes ou de simples auditeurs. Je doute que les premiers s'y reconnaîtront forcément, mais j'espère l'assentiment des derniers. C'est après tout la conscience populaire qui a le dernier mot pour légitimer telle ou telle appellation comme désignant un courant artistique. Dans une certaine mesure, je ne fais qu'entériner, en le théorisant de façon plus approfondie, ce que la postérité a d'ores et déjà retenu de cette musique.



IMPROJAZZ : Il a fallu nécessairement la collaboration des musiciens pour retrouver tous ces détails, notamment pour Soft Machine, avec ces diverses versions des mêmes morceaux. De quelle manière cela s'est-il passé avec des gens comme Hugh Hopper, Richard Sinclair ou Robert Wyatt ?

AL : Tous se sont montrés très coopératifs, mais avec évidemment dans le cas de Robert Wyatt sa réticence bien connue à aborder la période Soft Machine. Lors de mon principal entretien avec lui, en 2001, j'ai dû user de stratégies détournées pour lui soutirer quelques phrases, sans grand succès. Il s'est montré beaucoup plus expansif sur Rock Bottom. Plus récemment, en l'interviewant pour le livret de 68, je l'ai trouvé plus serein et disert. Hugh Hopper, je l'ai interviewé en face à face mais j'ai aussi beaucoup correspondu avec lui par mail quand c'est devenu possible, et il a fait preuve d'une grande disponibilité, tout comme Pip Pyle ou Dave Stewart notamment. Richard Sinclair, je l'ai souvent croisé et échangé de manière informelle. En dehors d'une interview commune avec Phil Miller (et Pip Pyle nous a rejoints sur la fin) au festival Baja Prog au Mexique en 2006, j'ai beaucoup puisé dans d'autres entretiens, ce que j'ai été aussi obligé de faire avec Mike Ratledge, qui était le porte-parole de Soft Machine dans les années 70, mais ne s'est guère montré désireux de s'épancher lorsqu'il nous est arrivé de nous croiser.

Pour ce qui concerne les détails factuels, les musiciens ne sont pas toujours les meilleures sources. Pas d'autre solution que de jouer les rats de bibliothèques et recouper les témoignages. Avec parfois la divine surprise de tomber sur telle ou telle personne ayant tenu et conservé des carnets. On n'est parfois pas très loin d'un travail d'investigation policière !




IMPROJAZZ : Le livre est préfacé par Jonathan Coe, un auteur très proche de ces musiciens (on pense bien sur à son livre The Rotters' Club paru en 2001). Comment es-tu rentré en contact avec lui ?

AL : J'avais déjà lu Testament à l'Anglaise quand est paru Bienvenue au club [le titre français] en 2001. J'ai découvert sa passion pour la scène de Canterbury dans ce livre. En 2002, il est venu à Paris pour un petit concert promotionnel autour du CD (9th & 13th) qu'il avait sorti chez Tricatel. On m'a présenté à lui après le concert et il s'est avéré qu'il connaissait mon site Calyx, et pensait même le mentionner dans la suite (The Full Circle), ce qu'il n'a finalement pas fait. Par la suite, nous nous sommes souvent croisés, notamment lors de concerts de reformation d'Hatfield, à Londres ou Canterbury, tout en correspondant de temps en temps. Lorsqu'il est venu à Paris pour présenter Expo 58, il m'a de lui-même proposé de signer un avant-propos, ce que j'ai accepté avec plaisir, avant tout parce qu'il était totalement légitime, ayant vu ces groupes à une époque où j'étais bien trop jeune pour m'y intéresser, et connaissant très bien les disques et, dans certains cas, les musiciens eux-mêmes, mais aussi parce que sa notoriété d'écrivain pouvait attirer sur mon livre l'attention d'un public ignorant tout de cette musique.


IMPROJAZZ : Pourquoi avoir parlé de Soft Machine jusqu'au bout du bout ? Idem pour Gong (sans Daevid Allen)...

AL : : II y a deux projets parallèles dans ce livre: le premier, qui me tient le plus à cœur, était d'explorer le cœur de ce que je ressens comme l'essence du style Canterbury, que je situe quelque part entre le Volume Two de Soft Machine et Hatfield and the North; le second était de prendre en compte les attentes légitimes des lecteurs d'un livre ainsi intitulé, et donc aborder aussi les groupes ou les périodes pas forcément les plus "canterburiennes" des formations les plus emblématiques. Dans le cas de Gong, il y a du reste un paradoxe, car la période la plus "canterburienne" du groupe est sans doute celle qui a immédiatement suivi le départ de Daevid Allen, dominée par Steve Hillage qui venait de publier Fish Rising... Pour ce qui concerne Soft Machine, je l'avoue, je suis allé bien au-delà de la phase "canterburienne" de leur évolution musicale, alors que j'ai abandonné en cours de route certains musiciens dans leurs parcours solo. Ça se discute. Disons que c'est le privilège du nom.


 



IMPROJAZZ : Tu décris très bien pour chaque groupe l'intérêt qu'il a représenté (ou non) dans une certaine esthétique musicale qui a marqué bon nombre d'entre nous dans ces années fertiles que furent la fin des années 60 et les années 70. Que penses-tu de l'influence que ces musiciens d'une banlieue normale d'une Angleterre en totale révolution ont pu avoir sur la culture musicale européenne ?

AL : Des gens comme Pierre Lattes ou Jean-Pierre Lentin, tous deux disparus aujourd'hui hélas, avaient là-dessus des pistes de réflexion intéressantes à proposer, en tout cas pour ce qui concerne l'affection particulière de la France pour cette musique. Au-delà d'une attirance générale pour la pop anglo-saxonne, et britannique en particulier, il y avait dans la scène de Canterbury des spécificités qui plaisaient aux Français : un côté intello, pointu, contrebalancé par un goût pour l'absurde et l'humour. Dans le sens inverse, ces musiciens étaient eux-mêmes moins tournés vers l'Amérique que leurs contemporains, et donc réceptifs à des inventions françaises comme la Pataphysique. Il y a évidemment une part d'involontaire, aussi, dans tout ça. Robert Wyatt raconte souvent que ses reprises parfois "décalées" sont au départ des tentatives d'imitation fidèle des originaux, mais que sa personnalité musicale s'impose malgré lui. L'imitation est donc ratée, mais c'est précisément ça qui en fait une réussite. Je vois quelque chose d'assez similaire dans la scène de Canterbury en général : une réappropriation de musiques venues de l'étranger, des Etats-Unis en premier lieu, mais transfigurée par un ADN britannique dont ces musiciens ne pouvaient pas se débarrasser. Wyatt souligne à ce propos le rôle de Kevin Ayers qui assumait son accent anglais sans essayer de singer les Américains, mais Ayers lui-même m'a expliqué qu'il n'avait pas le choix, qu'il était incapable de prendre un autre accent que le sien, ce qui d'ailleurs le faisait enrager !




IMPROJAZZ : Quelle est ta position personnelle par rapport à ce mouvement ? Ce qui est le plus étonnant est que ce soit un Français qui ait décrit avec minutie cette aventure typiquement british...

AL : Je suis conscient du paradoxe, y compris générationnel. Ma rencontre avec cette musique était improbable, et le fait que je m'y sois investi à ce point encore plus. Peut-être suis-je la preuve qu'il y a décidément une affinité très profonde entre cette musique et la France. Difficile à dire. Dans mon cas personnel, c'est l'exploration des musiques de cette période, qui m'ont tout de suite attiré à une époque (le milieu des années 80) où ce qu'on entendait sur les ondes était assez épouvantable, qui m'a mené plutôt vers l'Angleterre que les Etats-Unis, et au sein de la scène britannique, disons "progressive" en général, vers ses nuances plus "jazzy", en l'occurrence l'école de Canterbury. Mais c'était moins en raison de la connotation jazz en elle-même que par le fait que l'éventail de styles me paraissait plus complet : dans le Canterbury, on a à la fois tout ce qui m'intéresse dans le progressif, sans le côté conceptuel un tantinet pesant et le kitsch des resucées classiques, et cette sophistication jazz, dans le fond (richesse harmonique, improvisation) comme la forme (utilisation des vents et cuivres). C'est une excellente synthèse de tout ce qui m'intéresse en musique.


 


IMPROJAZZ
: Que penses-tu des réactions (plutôt enthousiastes) sur internet, réactions majoritairement britanniques ?

AL :
Pour l'instant, un mois seulement après la parution, les réactions sont encore partielles - il faut le temps d'en venir à bout, de ce pavé ! - et informelles, recueillies notamment lors des quelques signatures que j'ai faites. Pour les vraies chroniques, il faudra attendre un peu ! Mais, à moins que les déçus ne tiennent à ménager ma susceptibilité, les retours sont très enthousiastes. Je crois que le livre a des qualités objectives, qui tiennent à la quantité d'informations délivrées et à l'intérêt de l'histoire racontée et des musiques évoquées. Mon apport personnel, critique et littéraire, est moins omniprésent que dans les livres précédents, et j'espère donc que même ceux qui ne partagent pas mes préférences ou n'aiment pas mes analyses trouveront matière à se contenter - je laisse beaucoup la parole aux protagonistes eux-mêmes, et aussi à mes confrères critiques de l'époque. Mon objectif est simple, c'est le même que pour mes autres livres, et j'espère l'avoir rempli : enrichir l'écoute des disques, qui reste l'essentiel, en révélant les coulisses et le contexte dans lequel ils ont été créés. Le meilleur compliment qu'on puisse me faire, et je l'entends souvent du reste, c'est que mon livre donne envie de réécouter les disques et d'en découvrir d'autres qu'on avait ratés.

Propos recueillis par Philippe RENAUD



     
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