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 Robert Wyatt : "Le jazz est un miracle absolu" - Jazzman n°47 - Mai 1999


ROBERT WYATT : "LE JAZZ EST UN MIRACLE ABSOLU"



Pour sa participation, comme batteur, au groupe britannique Soft Machine, vers la fin des années 60, au moment ou le Swingin'London était en train de se frotter au psychédélisme, pour « Rock Bottom », un album-référence, Robert Wyatt a souvent été considéré comme l'une des icônes du rock. Pourtant le chanteur, pianiste et percussionniste, privé à jamais de l'usage de ses jambes après un accident en 1973, est d'abord un jazz fan. Il a surtout enregistré avec des musiciens de jazz, a égrené ses albums de reprises de standards. Il y a quelques semaines, lors d'un long entretien à son domicile situé à quelques heures de train de Londres, il évoquait cette passion au son de la musique d'« Ascenseur pour l'échafaud» ou du chant d'André Minvielle, dans le premier volume de «Paris Musette».

« Le jazz est un miracle absolu pour moi. Je crois que c'est Clint Eastwood qui a déclaré que les États-Unis n'avaient été capables de donner au monde que deux choses au XXe siècle : le jazz et le western. C'est la musique qui a le plus de sens pour moi. Dans les années 60, mon langage musical, mon jeu de batterie venaient du rock et du rhythm and blues noir américain. Mais dans le même temps, le summum de la classe en batterie c'était Kenny Clarke. Pour l'élégance, la distinction. Parmi les autres batteurs qui m'ont marqué je citerais Jimmy Cobb, Chico Hamilton, Dannie Richmond, Elvin Jones ou Billy Higgins. Je pourrais finir ma vie simplement assis à écouter Miles Davis, Eric Dolphy, Charles Mingus, Don Cherry ou Thelonious Monk. Monk a été un formidable créateur de mélodies. À l'époque de Soft Machine, nous étions surtout en contact avec le
free jazz.

Il y avait aussi à Londres tous ces musiciens sud-africains : Mongezi Feza, Dudu Pukwana, Louis Moholo, Chris McGregor... Une période durant laquelle le rock et le jazz se rencontraient naturellement. Nous jouions dans les mêmes festivals, les mêmes concerts. J'ai souvent lu que les années 60 ont été celles d'une invention constante, mais je ne me souviens pas que nous nous disions que nous étions en train de créer l'avant-garde. Le vibraphoniste Cari Tjader disait : "je ne suis pas un innovateur, je suis juste un participant", c'est une phrase que j'aime reprendre à mon compte. C'est la nostalgie historique qui a fait de nous des innovateurs. C'est plus tard que je me suis aperçu de l'importance de la période qui a précédé le bebop, lorsque les musiciens Noirs Américains ont fait le lien avec les immigrés juifs d'Allemagne ou d'Europe de l'Est comme George Gershwin, Irving Berlin... Hollywood ou les comédies musicales ont surtout montré le spectacle kitsch chez Gershwin et je ne suis pas persuadé que sa musique était vraiment adaptée au langage de la musique classique.

Mais pour le jazz, pas de doute, ce sont vraiment les jazzmen qui ont su rendre avec intelligence et force la dignité et la magie de ces mélodies. Le jazz moderne est vraiment venu de là, de Lester Young ou Coleman Hawkins. Ma musique n'a rien à voir avec l'industrie du rock. Elle est naïve, primitive et c'est dans la fragilité, l'acceptation de l'erreur et du doute du jazz que je me retrouve totalement. »



Propos recueillis à Louth, Angleterre, par Sylvain Siclier