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 A Londres des jeunes freaks en fleurs - Actuel N° 51 - Février 1975


A LONDRES DES JEUNES FREAKS EN FLEURS





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Tandis que Virgin donne l'exemple, Mike Ratledge cultive l'émotion, Robert Wyatt passe ses journées à réfléchir et Bill Bruford garde son calme.


"Pour avoir du succès en Angleterre, il faut être soit complètement imbécile, soit donner l'impression que vous venez de vous lever de votre siège pour monter sur scène et vous proclamer un amateur. La seule chose qu'il ne faut surtout pas faire, c'est bien jouer. Ecrivez des paroles qui ont une "signification profonde, ou, mieux, aucun sens; volez quelques riffs à Terry Riley ; pour les solos, pastichez le jazz d'avant-garde d'il y a vingt-cinq ans, celui que tous les musiciens de jazz ont complètement oublié. Assurez-vous de jouer faux, évitez à tout prix les rythmes intéressants, et vous avez un de ces groupes "modernes" - ou un disque Virgin."

Boum. J'espérais trouver un défenseur de cette scène anglaise turbulente et excentrique, celle des Eno, des Robert Wyatt, des Kevin Ayers, la postérité de Soft Machine et les groupes des disques Virgin. Je me suis trompé de porte. John Marshall observe mon désarroi d'un oeil amusé, les autres membres de Soft Machine opinent du bonnet... "Je sais, il y a des dizaines de groupes anglais aujourd'hui qui copient l'ancien Soft Machine. Tous sauf nous. C'est un luxe que nous sommes seuls à pouvoir nous permettre."

" A quoi ressemble le nouveau Soft Machine, qui vient de commencer par un concert à la fac d'Assas une petite tournée française ? Rien de très différent de ce à quoi il nous a habitués depuis deux ou trois ans. Une introduction à deux pianos électriques, façon Terry Riley, des rythmes rock lourdement efficaces, quelques fracas électroniques, beaucoup de solos et d'improvisation. Le groupe a engagé un guitariste, visage de rongeur du musicien anglais typique, il a fait ses classes dans des groupes de rock anglais, loin du jazz et des musiques de recherche. Mike Ratledge passe son temps chez lui à démonter et remonter son synthétiseur. Il est le seul dans 1e groupe à s'intéresser vaguement à la musique contemporaine, et encore, il n'en écoute jamais. Les autres ? "La musique noire, Stevie Wonder. Le rock de la bonne époque, Hendrix, Cream, les Who." Avant de jouer, on se soûle à la bière, la sono est puissante, tout le monde se balance en rythme et Ratledge, le visage imperturbable, s'extériorise en de drôles de sursauts des coudes et des épaules. "On ne joue pas de la musique tarabiscotée. On fait ce qui vient naturellement: tout dans l'émotion. Contrairement à notre réputation, nous ne sommes pas des intellectuels. Nous sommes seulement intelligents." Le guitariste ricane: "Pas du tout, moi, je ne suis même pas intelligent!"

Le Soft Machine a bien changé, mais la scène anglaise qu'il a contribué à créer n'est pas morte pour autant. Souvenez-vous, il y a huit ans, l'acide bouillonnait dans les cervelles, une génération de musiciens, Pink Floyd et Soft Machine en tête, accommodaient le rock à des sauces bien étranges. Quatre ans plus tard, Soft Machine agissait comme catalyseur de ce vaste brassage entre musiciens de rock, de jazz et de musique contemporaine, dans des projets grandioses comme le Centipède, cet orchestre de cent musiciens venus de tous les horizons.



En 1975, les tentatives originales fusent de plus belle. Au centre du mouvement on trouve les disques Virgin, d'anciens freaks devenus des capitalistes rudement intelligents qui ont réussi à vendre cette musique réputée invendable (et dont Actuel raconte l'histoire dans son n° 37. en vente au journal, 4 F, merci). Grâce à eux les groupes grouillent, les disques pleuvent, les vieilles têtes reparaissent et les nouvelles se lancent: des noms familiers, Gong, Robert Wyatt, d'autres inconnus ou presque il y a un an, Mike Oldfield, David Bedford, Hatfield and the North, Egg, Coxhill/Miller, Kevin Coyne, White Noise, ou Henry Cow, dont le guitariste Fred Frith vient de sortir un étonnant album de guitare solo digne de Stockhausen. Virgin donne l'exemple, les grandes marques commencent à suivre. Island a engagé pour choisir ses groupes Richard Williams, ancien critique au Melody Maker où il défendait depuis longtemps les musiques d'avant-garde. Island produisait déjà King Crimson et Roxy Music, elle a signé Eno, Kevin Ayers, Nico, John Cale.

Robert Wyatt habite, comme la plupart des musiciens anglais, un pavillon dans la banlieue de Londres, grandes pièces peintes de couleurs vives et larges baies vitrées. Après le joyeux capharnaüm de la cuisine, on passe le dépouillement de la salle de musique - un piano à queue, un petit orgue électrique, un magnétophone, et les textes de quelques chansons soigneusement tapés à la machine. Il y a une cheminée dans le living room, tapissée de cartes de voeux, des piles de disques sur le sol et un mauvais électrophone. "En ce moment, j'écoute surtout du jazz, Thelonius Monk, Charlie Parker, Charlie Mingus".

Que fais-tu de tes journées ? "Je réfléchis. J'ai beaucoup d'idées, mais je les rejette toutes le matin suivant. Résultat : je suis en retard sur mon planning. Virgin aimerait que je sorte deux albums par an. Remarque, je pourrais facilement en faire dix, mais ils se répéteraient. J'aime que chaque album ait une bonne raison d'exister, et ne ressemble pas à la seconde partie du précédent. Alors je travaille dur, mais je progresse lentement."

Ce souci de ne pas se répéter, Wyatt l'applique jusque dans ses interviews. "Quand j'ai lu deux fois une de mes idées dans un journal, j'essaie de trouver autre chose." On tient là la clé du personnage : un esprit agile, en éveil, sans cesse occupé à faire reculer ses propres limites. Wyatt n'a pas attendu l'accident qui lui a paralysé les jambes pour tripoter les claviers et prospecter les mille usages insolites ou saugrenus de la voix humaine. Encore batteur dû Soft Machine, il appliquait quelques unes de ses idées dans un étonnant album solo, "The End of an Ear". La brève existence de Matching Mole continue la démarche, un peu noyée dans les exercices de style de ce jazz-rock électrique qu'on vient de découvrir. Enfin, l'album "Rock bottom" se révèle si enthousiasmant qu'on se surprend parfois à considérer son accident comme une bonne aubaine.

"J'aurais aimé travailler avec Matching Mole de la façon dont je travaille à présent : une relation occasionnelle, détendue, qui ne Vous impose pas d'avoir à vous adapter constamment aux autres. Un groupe ressemble souvent à une prison. Je ne me vois plus en train de jouer en concert avec un groupe. Je travaille plutôt comme un peintre, petite touche par petite touche. Est-ce que tu imagines David Hockney au Palais des Sports ? Il arrive avec sa toile sous les applaudissements de la foule et il peint pendant deux heures tandis que les gens crient "oh le beau bleu, ah! quel joli rouge ?" Non, vraiment, on se concentre mieux dans son atelier. D'ailleurs, je ne vais jamais aux concerts de rock. Je n'appartiens plus à ce monde."

Quand on lui parle de la scène anglaise, Wyatt évoque l'expérience historique du Centipède de Keith Tipett. "Le Centipède a été l'équivalent anglais du Jazz Composers Orchestra de Mike Mantler et Carla Bley : plus un événement social qu'une démarche musicale. Pour des raisons pratiques, les musiciens trouvent peu d'occasions de se rencontrer. Quand on arrive à faire jouer un grand nombre ensemble, ça crée des étincelles. L'impact reste énorme, même si tous les participants sont revenus aujourd'hui à leur élément familier. Pendant les premières répétitions, on a vu arriver les musiciens pop chevelus, les musiciens classiques aux cheveux courts, les musiciens de jazz entre les deux. L'année suivante, les classiques se défonçaient, laissaient pousser leurs cheveux et commençaient à improviser sur leur violoncelle pendant que les musiciens pop se rasaient le crâne et entraient en religion..."

Tu écoutes de la musique contemporaine ? "On en écoutait dans ma famille, j'ai grandi avec. En conséquence, elle ne me paraît pas si excitante. La véritable aventure a consisté pour moi à découvrir la musique populaire. Ma première idée musicale: et si on collait un morceau de Stockhausen sur une rythmique de James Brown ? Depuis, j'ai découvert tant de choses qui m'intéressent plus même si, superficiellement, elles paraissent moins nouvelles et moins dynamiques."

"J'adore le flamenco, qui doit certainement venir de la musique arabe: j'y trouve un côté blues, noir, quelque chose de complètement différent de tous les autres chants méditerranéens, qui ont fini par donner l'opéra. Le chant le plus extraordinaire que j'ai entendu, c'est celui de l'Inde du Sud, le carnatique m'a beaucoup influencé."

"J'aime nettement mieux écouter la musique que la jouer. Je ne ressens aucun plaisir physique à me servir d'un instrument, au contraire de beaucoup de musiciens avec qui je travaille. Je joue parce qu'il y a des choses que j'ai envie d'entendre et qui n'existent sur aucun disque. Mais je serais vraiment content si d'autres que moi s'en chargeaient. Je me recaserais dans la critique musicale." La musique de Wyatt dépasse de cent coudées les recherches confuses de la plupart de ses compagnons. Elle est lyrique et généreuse, ils tombent souvent dans la sécheresse et l'abstraction. Elle déborde d'humour, trop d'entre eux se prennent au sérieux. Elle évite tous les systèmes dans lesquelles ils foncent tête baissée, l'indigestion de synthétiseur, les compositions trop rigides, les tics hérités du Soft Machine.

On trouve à prendre et à laisser dans cette scène anglaise. A son passif, l'absence de swing, noyé dans les rythmes composés. A force de sauter d'un rythme à l'autre et de se refuser le répit d'une mélodie simple ou d'un tempo confortable, on se prend les pieds dans d'inextricables dentelles, toiles d'araignée musicales; bavardages instrumentaux (et pan sur Egg et Hatfield and the North). Autre excès: l'amateurisme inspiré, grand credo chez Eno et quelques autres, ne donne pas toujours des résultats enthousiasmants, les oeuvres d'Eno lui-même en fournissent un bon exemple.

Nous avons cherché quelqu'un qui puisse apprécier toutes les recherches avec distance et lucidité, mais aussi sympathie. Nous avons trouvé David Bedford, ancien pianiste du Whole World, le groupe de Kevyn Ayers, l'arrangeur des disques de Kevyn et l'auteur d'une version orchestrale des deux albums de Mike Oldfield, qui doit bientôt sortir sur disque. Dans ce milieu où tout le monde grappille un peu de musique contemporaine, il est le seul compositeur d'avant-garde bon teint, avec un diplôme de la Royal Academy of Music et un stage à Venise auprès du compositeur Luigi Nono ("Le premier mois, il m'a fait écrire des compositions pour une seule note.)

A son actif, une demi-douzaine de morceaux inclus dans des albums de musique contemporaine, et "Star's End", une composition de quarante minutes pour grand orchestre et guitare électrique, enregistrée par Virgin. Un bel édifice, dense, riche en rebondissements et d'un éclectisme de bon aloi. Bedford s'y promène des bruissements debussystes aux grandes nappes de Ligetti, alterne les passages planants et les dissonances exaspérées, et emprunte habilement à Mike Oldfield quelques unes des recettes de ses deux best-sellers.

"Quand on m'a proposé de faire partie du groupe Kevyn Ayers, ça m'a amusé. Je trouvais ça romantique, je ne me rendais pas compte exactement. En fait, c'est du boulot, et du sérieux: faire six heures de route, jouer une heure et se taper encore six heures pour rentrer chez soi. Pour rien au monde je ne jouerai à nouveau dans un groupe.

Bedford a une noble allure avec ses cheveux et sa barbe bien taillés et prématurément gris. Assis en tailleur, il bricole le planeur télécommandé que Mike Oldfield lui a offert pour Noël. Aux murs, des livres de science-fiction (" J'en possède deux mille") et des télescopes. "L'autre jour, s'extasie Wyatt, il m'a montré Saturne pour de vrai, avec ses anneaux et tout. Je n'en revenais pas." Sur le vieux piano droit, sérieusement désaccordé, des partitions d'Elton John, "pour me délasser..." Dans la pièce à côté, ses deux filles regardent la télévision en couleurs.

Malgré son flirt avec le rock, Bedford reste un compositeur au sens traditionnel du terme. "Il y a autant de possibilités sonores dans un grand orchestre qu'avec tous les synthétiseurs du monde. Il reste encore beaucoup de musique sur partition à écrire.

"J'ai fait récemment une émission de radio avec Robert Fripp. Nous avons collé bout à bout des morceaux de Henry Cow, du New Phonic Arts et du Spontaneous Music Ensemble: du rock d'avant-garde, de la musique contemporaine et du free jazz. Personne n'a pu remarquer la différence...

"Ce n'est qu'une ressemblance superficielle. Je ne vois pas de grandes réussites parmi tous les groupes de rock expérimental, mais ils travaillent dans la bonne direction, ils brisent les barrières, ils poussent les gens à s'intéresser à d'autres musiques, à Ravel ou à Stockhausen. Ce qui leur manque pour créer des oeuvres durables ? Une technique suffisante pour développer un morceau sur les vingt minutes que dure une face de disque, lui donner une forme, une structure.

"Pour Star's End", la structure découlait du thème, celui de l'entropie, une idée que l'on retrouve beaucoup dans la science-fiction moderne, Ballard ou Philip K. Dick. C'est l'idée de la décomposition, des choses qui retournent au chaos et à l'inorganisé. Je prends un accord ou un rythme, et les notes commencent à dérailler l'une après l'autre. J'accomplis aussi le mouvement inverse, car l'entropie procède par cycles, l'univers meurt et renaît. Le morceau finit très calmement, sur une note d'apaisement ou de résignation."

Parmi tous les groupes du nouveau rock anglais, il en est un qui les résume et les dépasse, sur disque comme sur scène : Gong. Eh oui. Ce bon vieux Gong, qui, à force de s'améliorer, est devenu un des meilleurs groupes du monde. Or, coïncidence admirable, ne doit-on pas reconnaître en Daevid Allen, le grain de sable qui a déclenché toute l'avalanche, au début des années soixante ?

Mike Ratledge expliquait dans une interview de 1972 : "Daevid Allen est arrivé chez Robert avec deux cent disques de jazz, qui ont aussitôt circulé parmi nous. Je ne sais pas ce qui se serait passé sans cela." et Robert Wyatt confirme : "Le Soft Machine originel, c'était Daevid Allen : ses structures de raga, ses chansons, ses conceptions rythmiques et sonores, son goût pour les longues improvisations, et son jeu de guitare dingue: c'était le seul guitariste de son époque qui évitait les éternelles resucées de blues. C'est la première personne que j'ai rencontrée qui portait les cheveux longs et se défonçait."


"Mais non, objectera Daevid. Les véritables responsables, ce sont les Docteurs d'Octave, qui se servent des humains inconscients pour réaliser le plan cosmique. Depuis le début, ils ont manigancé de drôles de hasards. Tenez, pour tout commencer, cette petite annonce que Daevid passe dans le Times pour trouver une chambre à louer. La mère de Robert Wyatt y répond. Daevid débarque avec ses disques et ses idées bizarres, et voilà. Un autre exemple : en 1967, les services d'immigration britanniques refusent à Daevid la permission de rentrer en Angleterre avec le reste du Soft Machine. Je ne pouvais pas rester avec les Soft : j'avais joué un rôle d'initiateur, mon travail était fini. Et je n'étais pas assez malin pour m'en rendre compte. Le destin s'est chargé de me le faire comprendre."

En 1974, la tâche revient aux douaniers français, qui, par une nuit de pleine lune, arrêtent le batteur Laurie Allen avec un bout de H et lui interdisent de remettre les pieds en France. Conséquence : un ami commun leur présente Bill Bruford, que la brusque disparition de King Crimson a réduit au chômage depuis quelques semaines. Bruford, faut-il le préciser, est une de ces bêtes de la batterie dont les membres semblent spécialement taillés pour empoigner des baguettes et enfoncer des pédales. Specimen rare, il possède à la fois la versalité acquise à l'école du jazz moderne et la puissance dévastatrice des grands batteurs de rock.

Avec un nouveau musicien de cette trempe, Gong devient le "supergroupe" du rock moderniste anglais. Ceux qui l'ont vu pendant la seconde partie de sa tournée française s'en souviendront longtemps. A la salle Wagram par exemple : Tim Blake, entouré de trois synthétiseurs, commence par tisser des voiles translucides, un brouillard hallucinogène qui appelle l'esprit vers les grandes dérives. Le groupe chante le mantra, de plus en plus fort. "i a-o a-i ao, ai ao...", les forces maléfiques se dissipent. D'un coup, la section rythmique pilonne et la machine décolle droit vers les étoiles. Un laser dessine d'hypnotisantes spirales derrière la scène. Bruford envoie des grands paquets d'énergie qui cinglent les solistes, un grand vent gonfle les voiles de ce navire aérien qui entraîne derrière lui deux mille spectateurs pris de vertige. On ne redescendra pas pendant plus d'une heure, et, comble de bonheur, la fin vous dépose en douceur, la psalmodie "I am you and you are I" se fond lentement dans le silence.

Et pourtant, assure Gong, ce n'était qu'un concert très moyen. Steve Hillage a passé la soirée à se battre contre ses pédales, et seule la maréchaussée a permis à Tim de rentrer dans la salle. Pendant le concert, Richard Branson, le patron de Virgin, dissuadait un commissaire de police d'intervenir en force, à la suite d'un malencontreux coup de téléphone. A Actuel, on compatit : on a bien connu ça pour le concert des groupes allemands au T.O.P.

L'hôtel chinois en face de la salle Wagram sort tout droit du "Lotus Bleu", comme son patron chinois qui se tord les mains de désespoir devant la cohue des individus hirsutes. Bill Bruford garde un calme impérial au milieu de l'agitation et parle d'une belle voix de basse, l'accent cultivé. Il a la tâte bien ordonnée, un contraste absolu avec "l'anarchie flottante" chère aux vieux membres de Gong. "j'ai appris la batterie dans un cours de jazz qui se tient tous les ans au Pays de Galles. Il y avait Keith Tippett, Marc Charig, Nick Evans, tous les meilleurs musiciens anglais. J'avais pour professeur John Marshall, l'actuel batteur de Soft Machine. Je vivais sous une tente, et on travaillait toute la journée, par petits groupes, à essayer d'arranger collectivement des morceaux."

Après à peine une demi-douzaine de concerts, Bruford s'est fondu dans la musique sans un accroc. "J'ai travaillé sur les disques, deux jours avant le premier concert. Je n'avais rien entendu de Gong auparavant. Pierre, l'ancien batteur, est imbattable, il a une frappe quasiment parfaite : question d'attaque, il faut retirer la baguette avant même qu'elle ne touche la peau". "C'est le même principe que le karaté" commente Didier Malherbe, dont le bérêt bleu marine s'orne d'un superbe oeuf sur le plat en plastique. Tout autour, il n'est question que de l'épineux problème du différend entre Byg et Virgin Records. "Je viens de voir le "Camembert" vendu 60 F chez Lido Musique, c'est ridicule !". Bruford parle chiffres d'un ton catégorique avec Tim et Didier. "J'ai discuté avec Branson. Gong continue à coûter beaucoup plus d'argent qu'il n'en rapporte. Vous ne pouvez pas continuer comme ça, c'est comme si vous passiez des vacances très longues et très chères." - "Que faire ?" - "Un disque d'or, c'est la seule solution. Sinon, vous finirez en prison." - "Mais Virgin ne va quand même pas nous traîner devant les tribunaux ?" - "Oh, tout peut arriver..."

De la table voisine, Daevid interpelle : "Hey ! j'ai une double page de poèmes pour Actuel, je les envoie dès qu'ils sont traduits en français." Hey ! Daevid, on les attend toujours !

Jean-Pierre Lentin