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 Le Grand Robert - Les Inrockuptibles - N° 120 - du 1er au 7 octobre 1997


LE GRAND ROBERT


 

le Grand
Robert
On en connaît, des héros fatigués, dont l'aura persistante ne peut dissimuler l'inspiration en compote. De ces anciens qu'on panthéonise encore ici et là, par pur réflexe du coeur, pour services rendus à la nostalgie. Et puis voilà que revient Robert Wyatt. Et avec lui, décidément, une tout autre musique : la bonne vieille claque amicale, la vie et l'art toujours discrets, sans vieillesse, impeccables. Wyatt, oui, avec son parcours et ses dérives d'escargot : l'affranchi des cadences infernales, le génie hors des gros coups, à la porte d'une époque qui entretiendra sans lui sa religion maladive de l'actualité. Wyatt, avec son bricolage parfaitement décousu, sans sécurité, cette capacité de muer en or singulier ce qui, pour lui, n'aura au fond jamais cessé de ressembler à une impuissance première. Avec cette carrière (?) aisément sacrifiée à des satisfactions plus quotidiennes : regarder passer le temps et les migrateurs, recevoir les amis, jouer de la musique en douce, dormir surtout... Wyatt, lui-même drôle d'oiseau voyageur et sans patrie, reprend donc son envol public, après des années d'un silence pas toujours serein.

Et Shleep, son nouvel album, est logiquement, magiquement, cette suite de chansons déclouées du sol. Un vagabondage onirique et éveillé, entre songes aériens, idées noires et nonsense fendard, qui s'élève sans difficulté au-dessus du plancher des musiques ruminantes, parquées dans leurs prés carrés. A l'écoute de ces chansons denses et lumineuses, il nous vient à l'esprit des mots comme texture, canevas, tracé, lavis, nuances, ombres, motifs... Bref, nous voilà beaux. Sauf que pour une fois, la métaphore picturale ne semble pas usurpée. Wyatt, de plus en plus musicien de chevalet - mélodies au pinceau, voix à l'eau —, joue avec la matière, étire ou resserre formes et perspectives, sort à plaisir des cadres.

Dans chaque chanson de Shleep, au moins autant de minutie que de déraison. Moins seul, poursuivant sa fertile association avec sa compagne Alfie, l'homme s'est aussi entouré d'une poignée d'amis sûrs : la patte très personnelle d'Eno, le souffle long d'Evan Parker, les guitares exemplaires de Phil Manzanera, de Philip Catherine et celle, revenue en grâce, de Paul Weller. Shleep, sans la ramener, invite à une fréquentation paisible de l'inconnu, qui rend cette musique à la fois reconnaissable entre mille et durablement mystérieuse. Une chaleur spéciale — celle, sans doute, qui préside à la rencontre au sommet de quelques solitudes. Wyatt dit souvent que ce qu'il apprécie le plus dans la vie, c'est le sommeil. Sa musique confirme : c'est par les rêves les plus doux et les plus fous qu'elle accède aux libertés les plus intimes.




   

 

Depuis dix ans maintenant, il y a chez moi une pièce spécialement consacrée à la musique, où je peux jouer quand je le souhaite. Il y a là un piano, un magnétophone, des carnets de notes, quelques cymbales. Et, depuis peu, un cornet (il l'imite)... Alfie, ma femme, me l'a offert quand j'ai terminé l'enregistrement de Shleep. J'ai aussi une trompette de poche, comme celle de Don Cherry, que je caresse comme si c'était un petit lapin en peluche...

La plupart du temps, dans cette pièce, je reste simplement assis là, à regarder par la fenêtre. Mais parfois je mets des disques et je les accompagne. Dernièrement, j'ai joué des cymbales avec Lennie Tristano, de la trompette avec Jimmy Scott, des percussions avec des groupes cubains...

C'est de la joie pure. Parfois, quand les disques sont terminés, je continue de jouer. Et c'est comme ça, entre autres, que j'accumule des idées que j'essaie d'enregistrer ou de noter. Mais enfin... je ne suis pas naturellement un compositeur. Ma vocation, ça serait plutôt de dormir profondément.


Quand et comment décidez-vous alors de vous atteler à un album comme Shleep ?

Je trouve des fragments d'idées... Et à un moment, je sens qu'il faut coordonner tout ça, en tirer quelque chose. C'est mon boulot, vous comprenez, il faut bien manger. Histoire de mieux dormir ensuite... A un moment, j'ai été assez surpris de constater que j'avais assez pour faire un album. J'avais essayé auparavant. Mais depuis le début des années 90, rien n'avait jamais abouti. Une période difficile, pleine d'obstacles. En 93, j'ai eu un accident : je suis tombé de ma chaise roulante et me suis brisé les jambes. Deux ans après, j'ai traversé une grave dépression nerveuse. Ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. Il y a eu aussi beaucoup d'embrouilles politiques dans la ville où nous habitons. Des choses très dures, qui m'ont beaucoup distrait... Et la panique m'a gagné. Cette impression que je ne pourrais plus jamais fonctionner en tant que musicien, que ça ne pèserait plus rien dans ma vie. Sûrement que je me mentais. Je me sens tellement mieux aujourd'hui, après avoir enregistré Shleep. Mille fois plus détendu, heureux qu'il y a deux ans. Ne serait-ce que physiquement : je me sens plus solide et en bonne santé qu'auparavant. C'est aussi, j'en suis persuadé, grâce à la présence stimulante d'Alfie, à son implication grandissante dans mon travail. Ça, ça a complètement régénéré mon âme.

La musique n'avait jamais eu ce genre de pouvoir ?

Peut-être que si. Mais j'étais sans doute un peu plus inhibé. Surtout depuis les années 60, qui se sont achevées de manière si désastreuse... J'ai été tourné en ridicule, maltraité par les musiciens avec lesquels je travaillais jusqu'alors (Soft Machine). Ils avaient dû estimer qu'en fin de compte, je n'étais pas un partenaire musical légitime. Ils étaient plus âgés que moi, j'ai pensé qu'ils avaient raison. J'ai mis du temps avant de retrouver la confiance. De toute façon, même lorsque je suis très satisfait de ce que j'ai fait, il m'a toujours suffi d'écouter un disque de Miles Davis et Gil Evans pour que ça me calme un peu... Des musiciens ont vaincu des sommets. Moi, où que j'aille, et même si ça a souvent été bien, ça n'a jamais été que des collines.

Comment êtes-vous sorti de cette période difficile ?

Phil Manzanera m'a généreusement proposé de m'ouvrir son studio, comme ça, pour expérimenter. Je me suis dit que si j'allais chez lui et que ça ne donnait rien de bon, ça ne serait pas dramatique. C'était l'invite d'un ami, pas une proposition commerciale. Il devenait urgent d'essayer, quitte à ce que ce soit loin d'être parfait. Finalement, avec l'aide d'autres personnes, ça a pu se concrétiser très vite. Le simple fait de travailler avec elles m'a arraché de ma dépression.

Est-ce l'album solo où vous avez le plus collaboré avec d'autres musiciens ?

C'est vrai que je ne l'ai pas fait tant que ça par le passé. Et pourtant, Dieu sait si on m'a plusieurs fois accusé d'être un collaborateur... Mais je ne suis pas Maurice Chevalier ! Plus sérieusement, j'ai toujours été surpris que les gens utilisent ce terme. Ça suppose une idée de compagnonnage facile, dont je n'ai absolument pas souvenir dans toutes les expériences de groupe que j'ai pu connaître. Parfois, j'ai envie d'atteindre une sorte de cristallisation miniature de ma musique et là, il me faut être seul ; et parfois j'ai besoin d'ouvrir la fenêtre, d'amener de la compagnie. Shleep appartient à ce deuxième cas de figure. Pour moi, les choses vont toujours ainsi, par paire. C'est pour ça, à ce propos, que les CD m'ont toujours posé beaucoup de problèmes. Qu'on ne puisse pas les retourner, ça m'est insupportable. Ces blocs d'une pièce, s'étirant à l'infini... Sur Shleep, j'ai abandonné au bout de 55 minutes. Il y avait encore de la marge. Mais je ne pouvais pas continuer indéfiniment, je ne suis pas Richard Wagner...

Dans votre travail, il y a toujours eu un mélange de spontanéité et de maturation ?

La maturation prend du temps, j'ai toujours été un compositeur très lent. Intérieurement, j'avais une idée très claire de ce que je voulais pour Shleep, une sorte de schéma directeur. Les mots, les accords, les rythmes, le son : tous les éléments de base étaient mis au point dans le détail. Je réfléchis aussi beaucoup à l'équilibre global entre les chansons, entre ce qui est improvisé et ce qui ne l'est pas. J'entends parfois des disques où chaque moment est vraiment bon. Mais le voyage complet, lui, est difficile à digérer. J'essaie d'éviter l'indigestion à mes auditeurs. Maintenant, il est souvent très déprimant pour moi de réécouter ma propre musique. Je dois me battre pour ne pas être trop en colère contre moi-même.

Etes-vous un insatisfait chronique ?

Pas par principe. J'entends parfois des artistes déclarer que c'est très sain de n'être jamais satisfait de ce qu'on fait. C'est ridicule. Comme si l'on disait "Quand je mange, j'aime que ça ne me semble pas bon"... Il est certain que je veux tout le temps le truc parfait. Mais rétrospectivement, je me rends compte que je fais des erreurs. A chaque fois que je m'engage dans un nouvel album, j'essaie de m'en souvenir et de les éviter. Et forcément, j'en fais de nouvelles, c'est pathétique ! Bon, il est toujours utile de se tromper. C'est une loi islamique, ça : chaque dessein doit compter une erreur, car seul Dieu a le droit d'être parfait. Bon. . . Je suis assez d'accord avec ça, si ce n'est que personne, en fait, ne foire autant que Dieu.

Y a-t-il des erreurs plus douloureuses que d'autres ?

Dans le passé, je n'ai pas toujours été capable de choisir les partenaires idéaux, je n'ai pas toujours su trouver le morceau qui leur correspondait. Le dialecte, l'accent ne leur convenaient pas. Maintenant que je ne suis plus dans un groupe, c'est plus facile et je fais davantage attention. Les chansons de Shleep ont été écrites sur une assez longue période et dans des humeurs très différentes : il y a deux ou trois morceaux composés dans un état extrêmement dépressif, et d'autres écrits quand j'étais ivre, joyeux. J'ai donc fait un choix de musiciens qui respectent cette variété. Dans un sens, je me suis senti plus courageux : j'ai pris le risque d'abandonner les morceaux aux musiciens, pour voir ce qui se passerait. J'ai eu beaucoup de chance avec Annie Whitehead, Evan Parker, Philip Catherine et Paul Weller. . . Ils ont tout de suite sauté dans les chansons sur lesquelles ils ont joué et du même coup, ils m'ont amené de nouvelles couleurs.

Et les vieux compagnons comme Brian Eno ou Phil Manzanera ?

Outre son jeu de guitare très spécifique, la plus grande contribution de Phil est sans doute d'avoir amené un ingénieur du son très intelligent, dont l'aide a été énorme. En termes de qualité sonore, je n'ai pas les mêmes valeurs que beaucoup de musiciens. Dans le passé, certains ingénieurs ont eu du mal à concevoir le son que je voulais : ils essayaient automatiquement de le corriger. Ils ont toujours cette tendance à vouloir enlever les plis, tout lisser - en particulier dans le rock. Moi, j'aime que la musique soit un peu négligée, débraillée, sale, abîmée. . . Quant à Brian, c'est autre chose. Il a cette énergie étonnante, une façon de péter le feu. En studio, il est un peu comme un adolescent, il est fou-fou. Quand vous pensez à l'autorité qu'il a acquise au fil des années. . . Rien de tout ça ne transparaît dans sa personnalité, il ne joue pas les grosses pointures. Il se comporte toujours avec la même innocence, la même ouverture. Il aime travailler dur, s'y mettre à fond. Un morceau comme Heaps of sheeps est au moins autant le sien que le mien.

Selon Eno, la principale matière d'une musique n'est plus le développement harmonique, les accords, les rythmes, mais la texture. Qu'en pensez-vous ?

J'ai bien du mal à définir ce qui est essentiel en toute chose - en musique comme ailleurs. Disons que dans la musique d'avant-garde conceptuelle - post-Stockhausen - comme dans l'univers des remixes, de la dance-music et du dub, la texture est effectivement fondamentale. Mais dans mon cas, j'ai gardé une vision rigoureusement traditionnelle de la musique. Sous l'animal étrange que peut devenir un morceau, j'ai besoin de sentir un squelette, des os, des muscles, des tissus - tout ce qui le rendra organique. Ça déroute ceux qui considèrent qu'en musique, deux écoles s'opposent : l'une qui adopte une démarche radicalement neuve, et une autre qui emprunte les chemins déjà balisés. Parmi mes amis musiciens, il y aura Evan Parker, qui va développer des improvisations totales, sans structures. Et à côté de lui, il y aura Paul Weller, qui travaille quotidiennement dans un langage musical que je qualifierais d' "anglais à guitares". Pourquoi faire un choix entre les deux ? Ce qu'il y a de plus excitant, c'est précisément la rencontre entre ces extrêmes, entre l'inconnu et le familier — et toute l'électricité que ça provoque.




Dans votre propre musique, le familier et l'inconnu se côtoient-ils en permanence ?

Franchement, au fond de moi, je pense être très traditionnel. Les musiciens craignent souvent d'être trop conventionnels. Mais je pense que la stérilité existe aussi dans la recherche obsessionnelle de la nouveauté. J'ai souvent l'impression d'entendre la quintessence de la musique lorsque j'écoute du folk, des musiques populaires, voire des musiques "fonctionnelles" - comme les appels à la prière des muezzins, par exemple. Je suppose que la dance-music, à sa façon, est un exemple de musique fonctionnelle. Mais ma sensibilité me mène vers des formes de musiques plus artisanales. Comprenez-moi : je serai toujours très reconnaissant à l'égard des grands aventuriers, des grands explorateurs de la musique, de Cecil Taylor à Pierre Boulez. Mais si j'avais à choisir les musiciens selon moi essentiels, ce serait davantage Bob Marley, Bob Dylan, les chanteurs de blues, le flamenco... C'est d'abord à eux que je suis fidèle, loyal avant tout. Ensuite, partant de là, j'ai essayé de rendre ma vie intéressante en accomplissant de petits voyages avec d'autres musiciens.

Avez-vous le sentiment d'être le maillon d'une histoire musicale ?

Je ne suis pas un chanteur de blues ni de flamenco, c'est évident. En revanche, je viens de cette grande scène pop anglaise - quoi que j'aie pu apprendre du jazz ou de n'importe quel autre type de musique. La pop-song est toujours mon principal outil, la pièce basique de ma mécanique. Cela dit, pour que la musique devienne vivante, il faut que je sente ce côté folk-song. Même si c'est souterrain. J'aime à penser qu'il existe un langage populaire passant à travers les âges et les pays, qui existerait au-delà des formes musicales plus sophistiquées qu'a développées chaque culture. Si j'étais capable de visiter l'ancienne Egypte, je suis sûr que je prendrais beaucoup de plaisir à écouter les flûtes et les harpes de ces filles que l'on voit sur certaines images...

Avez-vous toujours été intéressé par les musiques traditionnelles ?

A l'origine, j'étais davantage attiré par ce qu'on pourrait appeler la musique d'avant-garde. Et puis j'ai rencontré Alfie, qui a toujours aimé la chanson, notamment traditionnelle. Quand nous avons habité en Espagne, elle s'est beaucoup intéressée au flamenco, nous avons cherché et fréquenté beaucoup de lieux où ce genre de musique se produisait. Pour ma part, je pense que mon principal stimulus reste la musique noire américaine des années 50 — et tout ce qui en découle. Le jazz est toujours pour moi le plus magique des mondes musicaux. Parce qu'il a été une rampe de lancement pour l'improvisation, mais aussi — on a tendance à l'oublier - parce que les musiciens de jazz ont toujours su écrire de magnifiques chansons. J'ai essayé de prendre dans le jazz toutes ces protéines de bonnes harmonies, de bonnes lignes mélodiques, de bons rythmes : des éléments plus universels que toutes ces choses stylistiques sur lesquelles la plupart des gens préfèrent s'arrêter.

Sur plus de trente ans de pratique musicale, pensez-vous avoir tiré une ou des théories ?

Jamais, en tout cas, au moment même où je travaille. Là, je suis complètement instinctif. Peut-être étais-je plus dans la théorie quand j'étais jeune : j'essayais de comprendre comment les différents types de musique fonctionnaient, pour parfaire mes connaissances et ma propre technique. Mais au fond, c'était comme à l'école : l'objectif, c'était d'atteindre un stade où je saurais faire les choses automatiquement. S'il m'arrive de développer des théories, c'est rétrospectivement, à froid, et c'est à mon sens un travail intellectuel un peu complaisant... Les théories ne sont que des gaz. La pratique instinctive de la musique, voilà la figure de proue de mon travail, c'est elle qui me fait aller de l'avant. J'ai besoin des lumières qu'elle m'apporte, de ses jaillissements, de ses feux d'artifice. Ma conscience, elle, observe ça de loin, sur sa vieille bicyclette : elle essaie de voir où ça part, où ça retombe, mais elle a du mal à suivre.

En tant que musicien, prenez-vous beaucoup de risques ?

Il y a bien des moments où j'éprouve l'équivalent musical de ces virées en voiture que font les gamins qui n'ont pas le permis : ils ne savent pas conduire, mais ils piquent une bagnole, roulent à fond la caisse jusqu'à ce qu'ils se plantent. J'ai passé les vingt premières années de ma vie professionnelle à faire ce genre de joyriding. Je vois ça comme un apprentissage. Mais je ne suis pas masochiste. Je me sens contusionné par tous ces accidents... Je sais ce qui se passe lorsqu'on traverse la rue sans regarder ou lorsqu'on tombe très haut d'une fenêtre. C'était intéressant, ça, mais... Inutile de le refaire.
  "Parfois, la musique n'est que burgers et ice-creams, alors elle meurt, elle n'a pas eu assez de vitamines."  

Cela signifierait-il que vous ayez atteint une sorte de sagesse ?

C'est un mot de luxe, comme "communisme" ou "chrétienté", non ? Cela dit, lorsque vous êtes plus âgé, vous savez enfin quoi faire de vos idées. Quand vous êtes jeune, vous n'avez pas forcément une idée très claire de ce que vous voulez. Alors vous bouillonnez, vous pleurez, criez, tendez le poing, courez, sautez... Sans aucune motivation rationnelle. Aujourd'hui, je sais ce que je veux. Je n'ai pas pour ambition d'approcher une sagesse que personne n'aurait jamais atteinte — ce genre de croisade. Plus modestement, j'essaie de trouver ce qui est bon, pour moi, de faire. Je ne cherche pas à tout prix à rester le même ni à être différent. Vous ne pouvez pas décider d'être original. D'autant que pour ma part, je me sentirais plutôt conventionnel. Quand il m'arrive d'entendre un de mes morceaux à la radio, ça me gêne à en mourir. Ça ne sonne jamais comme un vrai disque. C'est le chaos : on dirait que la batterie et la basse roulent dans toute la pièce, ma voix sonne comme quelqu'un qu'on étrangle ou qui se noie. Je suis démasqué : je ne peux pas faire de vrais disques, comme les vraies gens. Je ne refuse pas de faire joli. Simplement, je ne sais pas comment faire... Quand je suis seul à la maison, que je suis un peu ivre et livré à moi-même, j'écoute des musiques que certains trouveraient insupportablement mielleuses. Mais moi, avec ces jolies petites chansons, je vais au plus profond de mon âme. Astrud Gilberto, Dionne Warwick, les arrangements de Burt Bacharach... Pas les plus tranchantes des musiques, c'est sûr.

Quelle importance accordez-vous aux mots et à leur sens ?

Sur les deux chansons qu'il a mixées, Paul Weller était très inquiet que la signification des mots se perde. C'est lui qui m'a incité à mieux protéger ma voix, à ne pas la laisser se perdre dans l'environnement. Alfie, qui a notamment écrit les textes et arrangé les parties vocales d'Alien et Heaps of sheeps, trouvait aussi que j'étais un peu paresseux sur l'articulation, que je devais me concentrer davantage sur mon travail de chanteur. J'ai sans doute besoin de ces injonctions : mon chant est meilleur là où on m'a poussé. Mais je ne pense pas tant que ça aux paroles en termes de sens. J'estime qu'elles doivent en quelque sorte être au service de la musique. Mes textes préférés sont ceux qu'on peut déjà chanter rien qu'en les disant. Quand j'écris, je ne sais pas vraiment ce qui se passe, l'important est que ce soit approprié à la musique. Je ne planifie rien, je vais peut-être parler du Nicaragua ou de mon voisin. Ça devrait être la partie la plus consciente, la plus rationnelle de mon travail : c'est au contraire la plus abstraite... Je me suis posé la question une fois : "Ce que tu dis dans tes chansons, le dirais-tu dans ta vie, au quotidien ?"

Quelle est aujourd'hui votre relation avec l'industrie musicale ?

Ça a été l'horreur pendant vingt ans. Un vrai désastre. Heureusement, j'ai reçu l'aide de quelques personnes honorables comme GeoffTravis, de Rough Trade, ou de mon nouveau label, Rykodisc. Mais la corruption profonde, systématique, dont a pu faire preuve dans le passé le milieu du disque a été pour moi plus paralysante que la paraplégie elle-même. C'est la chose la plus... invalidante que j'ai connue. Combien d'entre nous n'ont pas fait le dixième de ce qu'ils auraient pu accomplir à cause du manque d'intégrité de l'industrie ? Il y a des exceptions, bien sûr, dans cet univers-là. Mais je trouve justement scandaleux qu'ils soient réduits au rang d'exceptions.

Aujourd'hui, vous sentez-vous isolé, loin de tout ça ?

Vous savez, la plupart du temps, je ne suis tout simplement pas un musicien. Nous vivons, Alfie et moi, avec nos proches autour de nous... Nous avons des amis très gentils, là où nous habitons. Et puis il y a les oiseaux au-dehors, le passage des migrateurs. Mes jumelles sont là, toujours à portée de main. Je me sentais beaucoup plus seul il y a trente ans. Un étranger dans un pays étrange - le pays des musiciens -, voilà ce que j'étais. J'ai été très agréablement surpris lorsque j'ai commencé à rencontrer des musiciens comme Fred Frith, John Greaves ou Peter Blegvad, avec lesquels j'avais beaucoup de points communs. Peut-être que si j'avais été plus chanceux, si je les avais rencontrés plus tôt, nous aurions formé ensemble un groupe très harmonieux... Ce qui est sûr, aujourd'hui, c'est qu'il y a beaucoup de musiciens qui participent plus régulièrement que moi au monde dans lequel ils travaillent. Moi, je ne fais que le visiter, lorsque je sors de ma cachette - si tant est que je me cache.

Dans Shleep, la dimension politique est bien moindre que par le passé.

Je me sens plus fragile depuis ma dépression nerveuse. Là où des militants s'enflammeront, moi j'aurai tendance à être plutôt déprimé. Je suis de plus en plus profondément... meurtri par l'esprit, l'attitude des conservateurs. J'aimerais rendre le monde un peu plus paisible, être insouciant, regarder des comédies à la télévision. Mais la politique vous suit partout où vous allez, elle vous rattrape dans votre vie privée. Il n'y a qu'à voir comment les compagnies privées essaient de prendre le contrôle de chaque parcelle de nos existences. Vous voyez ce fauteuil roulant ? La Sécurité sociale me l'a fourni il y a deux mois et il est déjà déglingué. Tout est fait pour nous pousser dans les bras du privé. Alors je pourrais me contenter d'être assis chez moi, à penser à de petites choses de nos vies. Mais il suffira que je regarde la télé et que je tombe sur CNN pour que ça anéantisse tout. Cette vision cauchemardesque des informations, cette image du monde... Ça me rend malade exactement comme il y a vingt ans. Mais comme je me sens un peu plus fragile, je suis aussi un peu plus poltron. J'en ai assez de perdre des amis uniquement parce que j'aurai défendu devant eux la cause palestinienne. Alors parfois, je laisse couler... Je ne veux plus perdre d'amis. J'en ai de suffisamment bons pour vouloir les épargner.

Vous renvoie-t-on souvent à Rock bottom, en sous-entendant que vous n'avez jamais fait mieux depuis ?

J'ai entendu des gens dire que je n'avais jamais été aussi bon musicien que lorsque j'étais batteur dans Soft Machine. Et que depuis, bon, c'était pas mal pour un paraplégique, sans plus. . . Pour d'autres, c'est dans les années 70, les années Virgin, que j'aurais trouvé la bonne formule. Dans mon esprit, mon parcours est celui d'un train s'arrêtant dans différentes gares. Certains estiment que telle ou telle gare aurait dû être le terminus de ma destination, que j'aurais dû sauter du train et m'installer là à jamais. Mais le train, c'est moi ! Et les trains ne restent pas comme ça dans les gares. Par contre, ils laissent des gens en route et ils en prennent d'autres qu'ils emmènent vers une autre destination. . . Si certains aiment tout particulièrement un seul de mes disques, ça me rendra heureux.

Entre votre musique et votre personnalité, existe-t-il des liens évidents ?

Je ne suis déjà pas sûr de savoir ce qu'est une personnalité, alors je n'essaie pas de projeter la mienne dans mes chansons. Elle me semble tellerment différente selon les moments. Je me sens un peu caméléon. Il y a bien chez moi quelque chose de constant. Mais ça se mélange en permanence avec ce qui se passe dans l'environnement, ça se laisse influencer, imprimer, c'est chimique. Je n'ai pas l'impression d'avoir fixé une
identité. Je suppose que si je me sentais vraiment bien avec tout ce que je fais ça imposerait une sorte de cohérence.

  "Si je n'avais pas le besoin matériel de travailler, je serais un gentleman qui jouerait ses petites chansons à la maison."  

Mais certaines de mes actions passées semblent tellement loin de celui que je suis aujourd'hui. Bon, au final, je ne pense pas vraiment à tout ça. Je ne suis pas un grand introspectif. Je suppose que j'ai tendance à m'écouter un peu, mais pas de cette
manière.

Et musicalement, vous ne pensez pas avoir fixé une identité ?

Si j'en ai une, c'est de manière un peu ridicule, imaginaire, voire fantasmée. Par exemple, quand j'essaie de jouer de ma petite trompette sur Was a friend, je pense que je suis Don Cherry. Ensuite, quand je regarde dans le miroir, je vois bien que c'est une grosse erreur, qu'il n'est pas là. Mais pendant que je joue, aucun doute. . . Je suis toujours heureux quand je peux ainsi lever l'ancre. Me perdre, dans un sens. Le monde des sons est comme un océan, on peut y nager, au milieu des textures, des sentiments, des chansons. . . Pendant un moment, je vais peut-être pouvoir nager dans les mêmes eaux que Don, là où lui-même allait - même si ce n'est pas aussi bien que lui, même si moi je n'ai pas pied.

Avez-vous déjà songé à ne plus jouer de la musique que chez vous pour le plaisir ?

Si je n'avais pas le besoin matériel de travailler, je serais probablement une espèce d'amateur de musique un peu aristo, un gentleman qui jouerait ses petites chansons à la maison. Certains des enregistrements qui me ravissent le plus ne pourraient pas faire l'objet d'une diffusion. Si vous me demandez quel est le travail qui m'a le plus comblé ces dernières années je vous répondrai sans hésiter : "C'est une petite cassette où je chante Happy birthday pour ma belle-fille. "Une chanson écrite rien que pour elle, comme une lettre. C'est parfois quand vous travaillez ainsi, pour une seule personne, un ami, que vous vous découvrez une écriture entièrement libre, relâchée. Peut-être que nos meilleures réalisations naissent ainsi, dans des situations de la plus totale intimité. Il y a plein de choses que l'on peut partager avec d'autres personnes, et qui suffisent largement à faire une vie. Je suppose qu'au fond, c'est ça, la grande idée.

Shleep (Rykodisc/Harmonia Mundi).