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 La machine en France - Rock & Folk N° 36 - Janvier 1970


LA MACHINE EN FRANCE





Décor, personnages de la fête des sons, la deuxième d'une soirée qui en comportait trois : Mutualité, ilôt abrité au cœur d'un quartier continuellement "cerné" ; personnages : "la machine molle" qui a prolongé ses ramifications, s'est enrichie d'un matériel musical nouveau. Les trois (Mike Ratledge, Robert Wyatt, H. Hopper), plus une section de cuivres, et les autres (personnages de la fête ?) spectateurs. Mais quels spectateurs ? Ils n'appartiennent pas à la même famille que ceux qui assistaient le même soir aux deux" shows" du Transit Chicago Authority. Ici, groovy people et public intellectuel : nouveau public, mais dangereux car il ne reçoit pas les sons passionnellement, mais veut les disséquer : ils sont la monstrueuse machine de récupération, car possédant des références, ils veulent toujours "se référer" en face de toute "initiative". Mais ce public ne correspond-t-il pas à la nouvelle démarche musicale des Soft Machine ? C'est le problème que l'on se pose au cours du "sacrifice" (le sacrifié étant la spontanéité). Car il y a toujours sacrifice. J'entends par là que le spectacle musical n'est en rien une suite inanimée ou la reproduction schématique d'harmonies. Si la construction musicale est rigoureuse, si la trame orchestrale est soigneusement réfléchie, la mise en action définira la musique de l'instant.


Bien plus, le délire n'est pas gommé, pas même la subversion, seulement, tout est placé au second degré. Comme s'il n'y avait plus nécessité totale ; à moins que la première démarche ait paru vaine ou, qu'arrivée à un certain point, elle n'ait pu conduire qu'à tourner en rond. Aussi l'apport des instruments à vent amplifiés ouvre-t-il l'éventail du possible. La musique s'annonce plus grande, plus forte, et s'engage dans une direction peu explorée et qui, (est-ce un hasard) se trouvait être aussi celle des Mothers. Chez les Soft Machine, pourtant, la dérision n'est pas présente, ni même pressentie. Seule importe la puissance des sons et leur efficacité sur un public qui devient responsable (de la musqiue projetée): le collage des quatre instruments à vent est la condition de la création d'un nouveau climat sonore, car, loin d'épouser ou de souligner les traits, ceux-ci se définissent comme contrepoint générateur d'une dissonance, mais sans aucune brutalité ou choc; juste un flou contrasté, qui noie les formes, les rend étranges (contrastes au cœur même des instruments à vent pris à l'unisson).

Seuls restent quelques accès de fièvre (improvisations free) qui se précipitent rageusement pour, de nouveau, s'estomper progressivement dans la couleur sonore ambiante. Mike Ratledge et Robert Wyatt, complices, structurent (dirigent) ma masse ; et parfois, au-dessus de cette machinerie savante s'élève, frêle et frémissante, la voix du percussionniste. C'est cette transformation (évolution créatrice) qui procède d'une redéfinition de la couleur sonore propre à ce groupe, (par l'approfondissement des possibilités musicales, (intrusion des sons argentés) que le public (ce public?) condamna. Le décalage déjà présent au début de l'expérience des Soft Machine, nous le retrouvons. La nouvelle dimension n'est guère tolérée : la dissonance que j'évoquais plus haut, conscience et condition de cette nouvelle dimension, ce public la ressentit comme opposition et donc rupture stérile. Pourtant élargir le champ musical est une des nouvelles richesses pour la pop music, pour aller vers l'éclatement des formes étroites engendrées par les petites formations. Les musiciens des Soft Machine veulent, pour que l'expérience soit concluante, établir des bases solides (mais non figées) pour aller en terrain découvert, afin de mieux progresser dans cette nouvelle direction-orientation : le symphonique. Aussi ne concèdent-ils rien, même s'ils doivent pour cela se couper de leur public : l'expérience appelle toujours les échecs... ceux du public. Peut-être les Soft Machine, après Zappa, en seront-ils le second exemple. Ces quelques réflexions à chaud ne sont qu'une tentative pour essayer d'expliciter le malentendu. Les Soft Machine nouvelle formule appellent une progression étonnante de la musique pop, et leur importance comme initiateurs est considérable. Pourquoi?... A suivre...


PAUL ALESSANDRINI.