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 Robert Wyatt - Une carrière accidentelle - Muziq N° 5 - Janvier-Février-Mars 2006


ROBERT WYATT - UNE CARRIÈRE ACCIDENTELLE





"L'idée même d'un groupe de rock est un vrai désastre. Un groupe finit obligatoirement dans la douleur".

L'East End londonien, un lundi d'octobre. Robert Wyatt, fondateur de Soft Machine et Matching Mole, le lien qui unit Syd Barrett à Bjork, le chevalier de la grande gidouille nommé par le Collège de Pataphysique, l'ancien membre du parti communiste anglais et le seul musicien prog' vénéré par les punks accueille l'envoyé spécial de Muziq avec le dernier Albert Marcoeur en fond sonore.

L'œil azur pétille, le teapot fulmine et le jazzman contrarié s'apprête à remonter le temps.

Premier arrêt en 1962 avec les Wild Flowers de Brian Hopper, Richard Sinclair et Kevin Ayers. « Avant les Wild Flowers, je n'avais jamais songé à devenir musicien. J'ai quitté l'école à 16 ans. J'ai fait la plonge, distribué des flyers pour des concerts de jazz, coupé du bois dans les forêts pour préparer les arbres de Noël... Au début des sixties, les beat groups sont arrivés. Et comme c'était le cas pour la musique folk, tout le monde pouvait en jouer. J'ai été batteur dans un de ces groupes et on a commencé à jouer dans des soirées dansantes. C'est un sentiment merveilleux : vous jouez un beat et les gens se mettent à danser. C'est comme quelqu'un qui se met à la cuisine. Vous avez la chance de préparer votre premier repas. Et ils mangent ! C'est une connexion qui s'établit avec des gens que vous ne connaissez pas, un rapport intime avec des étrangers. Je suis très fier d'avoir joué lors de ces soirées. Après six ans, c'était le job qui ressemblait le moins à un vrai boulot. C'était comme des vacances ».

Les vacances prendront fin en 1966, date du split des Wild Flowers. Wyatt, Kevin Ayers, Mike Ratledge et Daevid Allen fondent Soft Machine, dont la principale particularité, outre un patronyme emprunté au Festin nu de Burroughs, propulse le batteur aux lead vocals, une anomalie dans la scène rock de l'époque. Wyatt vivra mal sa première incursion dans le star system. Les tournées incessantes (malgré une scène régulièrement partagée avec Jimi Hendrix en 1968), la pression commerciale et les conflits d'ego auront raison de Soft Machine au bout de trois albums.

« L'idée même d'un groupe de rock est un vrai désastre. C'aurait dû être une expérience temporaire comme le mouvement dada. Un groupe finit obligatoirement dans la douleur ». Wyatt démarre alors sa carrière solo avec les collages sonores "The End Of An Ear" en 1971, avant de mettre sur pied la formation instrumentale Matching Mole (une dérivation de Machine Molle, "Soft Machine" traduit dans la langue de Molière) l'année suivante.




DEUX ALBUMS SUIVRONT, jusqu'au dramatique 1er juin 1973. Lors d'une party copieusement arrosée, Robert Wyatt tombe d'une fenêtre du troisième étage et devient paraplégique. « J'étais le buveur et j'allais toujours trop loin » se souvient le multi-instrumentiste. « Quelque part, cet accident rn'a peut-être sauvé la vie ».

Evoluant désormais en chaise roulante, Wyatt réactive sa carrière solo et convoque un panel de proches (dont Nick Mason, batteur de Pink Floyd, Fred Frith, guitariste d'Henry Cow, Mike Oldfield et ivor Cutler) pour enregistrer son chef d'œuvre. "Rock Botîom", pierre de touche du rock méditatif, sort en 1974.

« Nick Mason et rna femme Alfie ont exercé une sorte de double influence sur "Rock Bottorn". Ils pensaient que la musique que j'avais jouée auparavant ne respirait pas assez, qu'elle manquait d'espace. Alfie a toujours été une fan de Van Morrison. Elle aimait sa façon de dériver. Elle pensait que Soft Machine et Matching Mole essayaient trop de remplir chaque mesure avec des nouvelles idées et de nouveaux procédés; D'un point de vue technique, Nick Mason était un batteur au style diamétralement opposé au mien. Il marque le temps comme une grande horloge sur les disques des Pink Floyd. Je voulais qu'il amène son sens du pas et de l'espace. »

LE DIMANCHE 8 SEPTEMBRE 1974, quelques mois à peine après son accident, Robert Wyatt donne un concert historique au Drury Lane Theater de Londres, à quelques pas de Covent Garden. Nick Mason, Phil Manzanera, Laurie Allan, Fred Frith et le claviériste Dave Stewart délivrent l'intégralité de "Rock Bottom", assortis de titres de Soft Machine et Matching Mole autour de Robert Wyatt, au piano et au chant. John Peel, un proche de Wyatt, joue le rôle du MC lors d'une formidable introduction en forme de numéro de stand-up comedy. « C'était si léger. John ne se sert pas d'hyperboles. On a l'impression que tout se passe dans votre salle à manger. C'est tellement agréable de jouer un concert dans ces conditions... J'aimerais penser que j'étais proche de lui, mais on s'est tous rendus compte après sa disparition que nous étions des milliers à nous sentir proches de lui, John était une sorte de travailleur social. Il pouvait transformer une guerre féroce en partie de football amicale. Il recevait des groupes qui chantaient « je veux tuer mes parents et démolir à la mitraillette la première personne que je croiserai dans la rue ». Il les trouvait très drôles et les invitait ensuite au pub et toute l'animosité retombait. Tout était humanisé avec John. Il jouait du reggae à l'époque où le National Front et les jeunes se battaient dans la rue. Il était au-dessus de tout ça, il guérissait les blessures ».

A la grande satisfaction de l'auteur de "Dondestan" (1991) et du très réussi "Cuckooland", paru en 2003, le concert de Dury Lane est enfin disponible sur le marché, trente et un ans après son enregistrement. « On nous l'a longtemps demandé. C'est une bonne surprise d'entendre ça à nouveau. Ce show était disponible en pirate depuis de nombreuses années, et ces putains de bootlegs blessaient ma vanité [rires]. C'était la première fois que j'avais le privilège d'avoir des musiciens qui travaillaient sur mes propres compositions, la première fois que je passais d'acteur à metteur en scène. C'était aussi la première fois que je rne retrouvais à la tête d'un groupe. En tant que batteur, j'essayais juste de m'intégrer et essayer de comprendre ce que les autres voulaient de moi. Mais par-dessus tout, j'étais choqué de plaisir de découvrir que ce concert sonnait mieux que dans rna mémoire ».

ROBERT WYATT N'EST PLUS JAMAIS MONTÉ sur une scène depuis 1974. L'été dernier, lors du festival Meltdown organisé en l'honneur de Patti Smith, Wyatt présentait un tribute à Jimi Hendrix. Sur scène. Tom Verlaine, Flea et Jeff Beck étaient chargés de rendre hommage au gaucher cherokee. Robert Wyatt avait apporté sa trompette. Son épouse Alfie le dissuadera de l'utiliser quelques minutes avant le début du show. Wyatt pensait-il sérieusement effectuer son retour sur scène ce soir-là ?
« Tout est sérieux, surtout la comédie » répond sans ciller le baba dada.

Christophe Geudin


ECOUTER "Live At Druny Lane 1974" (Hannibal/naïve)

       
     
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