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 Robert Wyatt: du rock et du tact - Libération - 30 décembre 1980




ROBERT WYATT : DU ROCK ET DU TACT


Ses disques, surtout ceux qu'il enregistre après son départ de Soft Machine, me passionnaient. Comme des puzzles complexes. Mélodies gentilles, rythmes bizarres, rock pas rock, jazz déformé ; une musique toujours curieuse, jamais ennuyeuse en ce qu'elle innovait dans l'évidence et non dans l'abstraction. «Rock Bottom » obtient le grand prix de l'académie Charles Gros. «Ruth is stranger than Richard » n'obtient rien du tout. Mais c'était un bon disque aussi. Ensuite, il s'est tu pendant sept ans. Il avait 25 ans, une barbe et des cheveux blonds, plus toute sa tête et deux jambes. Hors d'usage à la suite d'une chute dont on ne sut jamais la cause... Robert Wyatt, le circonspect.


Je savais qu'il vivait à Londres, quelque part dans sa banlieue tranquille. « Chez lui », m’avait-on prévenu, on parle haut et fort la nuit et les réveils sont nauséeux. Je suis allé jusque devant sa porte le soir, mais je n’ai rien entendu. La maison est restée close, en silence. « Il a de nouveau quelques amis » m’avait dit quelqu’un qui le connaissait un peu. « Mais il lui est resté de son accident, un goût certain pour la solitude ». J’avais vu son visage s’empâter, de photographies en photographies, des ombres grasses sur son cou, ses pommettes livides, et son regard noyé. Je n’étais pourtant pas assez curieux de lui pour aller fouiller dans ses poubelles. Ni pour l’épier quand il sort sur une chaise roulante. J’attendais une occasion. Je l’ai eue, presque neuve.

Je suis seul, assis à une table. Et l’attends. L’homme m’a donné rendez-vous chez lui à midi ; il se réveille à peine. Sa femme dort encore et son fils (15 ou 16 ans) traverse la cuisine. J’entends arriver le charriot métallique. Il parle français et réfléchit toujours longuement avant de répondre. Robert Wyatt vient d’enregistrer deux 45 tours chez Rough-Trade, et une chanson « Stranger in the night » pour une compilation intitulée « Miniatures », produite par Morgan Fisher. Robert Wyatt serait-il de retour ?




JE SUIS ENCORE PERDU


P.J. : Pourquoi ces deux nouveaux disques ? Et pourquoi ce silence, avant ?

R.W. : J’ai rencontré des musiciens qui m’ont persuadé de recommencer. Ils m’ont dit qu’il fallait continuer à travailler, même quand on n’est pas inspiré parce que c’est un métier comme un autre. Le problème, c’est que je ne sais pas aujourd’hui ce que ça veut dire « faire de la musique ». Il y a 10 ans, c’était simple. Ça correspondait pour moi à une esthétique. A une vérité. Maintenant, j’ai l’impression que c’est beaucoup plus compliqué. Alors, j’essaie de trouver quelques raisons de me stimuler. Je n’écris plus de musique. Je chante et je joue la musique des autres pour essayer de recevoir leur énergie. En même temps, je voudrais comprendre ce qu’est la musique populaire. Qui la fait ? Pour qui ? Quelle est la relation entre des styles comme la disco et la musique écrite pour le prolétariat et qu’il n’écoute pas. Ces contradictions m’intéressent. J’essaie aussi de comprendre comment le rock, qui était un genre iconoclaste, a recréé un système de valeurs semblables aux autres. Je me dis qu’il faut trouver une autre direction. C’est difficile. Une autre question. Je suis perdu.

P.J. : Vous entrevoyez une solution ?

R.W. : Je ne sais pas si… Je voudrais arriver à une situation qui ne soit pas prévisible ! C’est-à-dire que tout fonctionne toujours suivant le même schéma : « l’avant-garde », etc. Finalement, la musique que j’écoute. Non, je suis encore perdu. Une autre question ?

J’en épuise une série. Il se perd toujours autant. Plus tard je dirai à quelqu’un « Il a la tête comme un gruyère, avec plein de trous dedans. » D’ailleurs ses deux nouveaux 45 tours ne sont pas terribles. Ils auraient été excellents il y a 10 ans quand il savait ce que voulait dire la musique. Même voix, mêmes arrangements. Qui aimera ça ? Je l’aurais voulu plus sûr de lui, plus dynamique. Et puis, en écoutant radio 7 et les interviews de l’après-midi, je me suis aperçu que le dynamisme de tous ces faux jeunes me soulevait le cœur. Jamais d’hésitation. Ne pas savoir quelle question poser. Ne pas avoir répondre. Mais peut-être que Wyatt avait trop bu la veille ? Ou bien, était-ce qu’il s’obstinait à parler français ?.

P.J. : Tout ce cycle dont vous vous méfiez, l’avant-gardisme puis la récupération etc ça ne dépend pas du créateur lui-même. Quand vous avez enregistré « Rock Bottom » je suppose que vous ne vous adressiez pas spécifiquement à un public, disons intellectuel ? »

R.W. : Non

P.J. : Vous auriez même aimé être « populaire » ?

R.W. : Oui

P.J. : Donc, où est votre responsabilité ?

R.W. : (long silence)

P.J. : C’est parce que vous vous êtes aperçu de ce décalage que vous vous êtes arrêté ?

R.W. : (silence encore)



LES KATANGAIS


Je commençais à me sentir déprimé. Il essayait de me répondre honnêtement et cela remettait en cause notre « entretien ». En réécoutant la bande, je pensais qu’il fallait avoir le courage de ses silences. Des silences finalement plus dangereux que les mots (voilà pourquoi tout artiste désireux de bien se vendre a un discours fourni) parce qu’ils prêtent à mésinterprétation. Et puis il s’est mis à parler.





R.W. : Arrêter, ça a été une décision négative. J’avais perdu toutes mes illusions. Je me sentais comme un voilier qui s’arrête parce qu’il n’y a plus de vent. Ce n’était donc pas vraiment une décision. Maintenant, je cherche d’autres vents. Mes parents m’ont pourtant appris à croire en l’Art, mais ça ne fonctionne pas. J’ai découvert des choses que d’autres ont compris depuis longtemps. L’autre jour, je parlais avec des journalistes italiens et ils me disaient : « Vous êtes fou de vous être inscrit au Parti communiste. Ça ne se fait plus ! Ça n’est plus à la mode ». Aujourd’hui, la mode c’est d’écouter des disques d’Eno et de ne plus croire en rien. J’étais à Paris, en 68, avec Soft Machine. Au mois de mai. Et je n’ai rien compris ! J’étais là pour jouer de la batterie, pour draguer, pour boire. Bien sûr, les étudiants me semblaient sympathiques mais c’est tout. Aujourd’hui quand je parle politique, je sens mes interlocuteurs ennuyés. Ça ne les intéresse plus. Pourtant il reste tant à faire !

P.J. : Vous êtes content de faire partie du PC ?

R.W. : Oui. Ça ne m’a fourni aucune réponse, mais au moins ça m’a aidé à formuler clairement les questions.

P.J. : Est-ce que refaire de la musique est pour vous un acte militant ?

R.W. : (il répond en anglais) Ça aurait pu l’être. Sui je savais ce que militer veut dire…

P.J. : Aimeriez-vous que ce soit vraiment un geste militant ?


R.W. : Oui. Mais je n’en suis pas certain (il reprend en français). Quand Jagger chante « Street fighting man » son message est complètement déplacé. Quand je chante une chanson de Violette Para, je ne suis pas sûr non plus de toucher quelqu’un. La musique que j’aime écouter n’a rien de militant. C’est de la musique de danse.

P.J. : Vous avez enregistré « Guantanamera ». C’est encore une chanson communiste ?

R.W. : Oui mais je l’ai choisi uniquement parce que tout le monde la connait. C’est devenu quasiment de la « muzak ». Et je n’ai pas gardé les paroles originales. Parce que le texte dit « Yo soy un hombre sincero » Je ne suis pas prêt à chanter ça. J’ai trouvé les nouvelles paroles sur un disque cubain qui a 5 ou 6 ans.

P.J. : Elles sont en espagnol ?


R.W. : J’aime chanter en espagnol. Mais je ne comprends pas tout ce que je dis. En tant que musicien, j’aime bien ne pas comprendre les mots. Ça m’intéresse de les interpréter à travers leurs sonorités. Si Dylan a eu un tel succès, ce n’est pas grâce à ses mots, mais grâce à la manière dont il les disait. Le message ne suffit pas. Regardez les chanteurs « engagés » - surtout les sud-américains – ils ne nous touchent pas !

P.J. : C’est peut-être ça, le militantisme : l’impuissance artistique…

R.W. : Le rock est devenu impuissant, lui aussi. La musique électrique, qui était faite par des gens complètement en marge, est devenue la musique des jeunes gens-comme-il-faut. On disait pourtant : « C’est révolutionnaire ». En quoi ?

P.J. : Vous voudriez trouver une musique véritablement révolutionnaire ?


LA MUSIQUE ÉPHÉMÈRE


R.W. : oui. C’est ça qui m’intéresse. J’ai enregistré un morceau de Carla Bley pour un disque solo de Nick Mason (du Pink Floyd). Et je me suis posé un tas de questions sur les paroles. Je voulais savoir exactement pourquoi elles avaient été écrites et c’était une préoccupation nouvelle pour moi. Je ne pourrai plus chanter une chanson sans faire attention aux paroles (What a paradox ? Qu’est ce que tu disais il y a à peine cinq minutes à propos des chansons en espagnol. Ah oui c’est vrai, le dilemme du musicien-militant ndlc). Ce qui m’intéresse aussi, ce sont les gens qui n’acceptent pas les choses telles qu’elles sont. Les gens de Rough Trade sont comme ça, et c’est pour ça que j’ai enregistré pour eux.

P.J. : Pour le deuxième 45 tours vous avez choisi une chanson de Billie Holliday et une autre de Chic. Curieux, non ?


R.W. : C’est logique. Chic représente le côté extrêmement populaire, le côté « cliché » de « Guantanamera ». Quant à Billie Holliday, elle ressemble beaucoup à Violette Para. Ce sont deux femmes de couleur – une noire, une indienne – et qui ont vécu, difficilement. Et puis, ni l’une ni l’autre ne sont à la mode. Et il y a le fait que j’aime ces chansons. Comme ma voix est haute, je me sens plus à l’aise dans les chansons de femmes. C’est Dionne Warwick qui m’a donné ma vocation de chanteur.

P.J. : Vous avez envie de vendre beaucoup de disques ?

R.W. : La musique « éphémère » m’intéresse beaucoup. Pas forcément les hits. La musique qui dure m’ennuie un peu – sur disque j’entends. Le fait même qu’une musique dure et une autre pas me semble intéressant à analyser. Pourquoi ? Quels sont les critères ? Je me méfie de la postérité et de l’histoire.

JOB