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  Robert Wyatt, l'albatros du rock - Libération - 22 juin 1981


ROBERT WYATT, L'ALBATROS DU ROCK


Publié pour la première fois en 1974 par l'ancien batteur de Soft Machine, « Rock Bottom » reste, dans sa réédition 1981, l'une des œuvres les plus « subtiles » au grand musée du rock.


Toute réussite cache un drame. Le plus souvent, celui-ci reste en coulisses, dans les replis de la « vie privée » ou dans les profondeurs, plus opaques de la « vie intérieure ». Il arrive aussi qu'il éclate en plein jour. C'est le cas pour Robert Wyatt. Pendant l'été 73, cet ancien fondateur, chanteur et batteur de Soft Machine, une des figures majeures de la musique pop « progressive » des années soixante, se fracassait les deux jambes en tombant d'un troisième étage. Tentative de suicide ? Montée irrépressible d'angoisse due à l'absorption de LSD ? Ou encore, comme le répète avec insistance sa biographie, simple et « malencontreux » accident? Les raisons de ce geste, à la limite, importent peu. Robert Wyatt en sortit paralysé à vie. Six mois plus tard, il enregistrait un des disques de rock les plus « sensibles », une manière de chef-d'œuvre : « Rock Bottom ».

De son drame, « Rock Bottom » ne porte apparemment aucune trace directe. Aucune plainte, aucune protestation, pas le moindre cri d'angoisse ou de révolte contre le sort ne viennent en effet troubler ce long flux de mots et de notes entrelacés, au premier abord langoureux et presque doucereux. Pas de ruptures de rythmes, aucun de ces riffs violents, dont use et abuse habituellement le rock. La musique coule encadrant le chant, dans une sorte de long épanchement. La voix, sinueuse et virtuose - on dirait presque : « aérienne » -, dessine d'étranges arabesques et figures libres, tournant, valsant, virevoltant, planant, sans jamais donner l'impression de buter sur un quelconque obstacle.




L'HOMME QUI REVAIT D’ETRE UN OISEAU

Les paroles, quant à elles, se veulent anodines, neutres. De longs chants d'amour, presque des berceuses, des comptines d'enfant, d'interminables vocalises purement formelles. De l'ensemble, se dégage l'impression d'une vaste liberté, d'un univers harmonieux et paisible, comme une sorte de grand rêve enfantin de bonheur total. Pour un peu, on imaginerait son auteur comme un être un peu superficiel, sans blessure ni fêlure. Conformiste et heureux de l'être: un grand naïf.

La pochette du disque renforce cette impression : un dessin gris au crayon, dont le motif ne se détache qu'avec peine du fond-blanc uniforme et qui représente trois jeunes filles jouant sur une plage, dans l'ignorance insouciante de cette flore vaguement monstrueuse qui prolifère dans les profondeurs de la mer. Un beau symbole : de même que sur la pochette le niveau de la mer sépare deux mondes - d'un côté, celui de l'harmonie et de la beauté ; de l'autre, celui des formes « aberrantes » et de la lutte pour la vie -, la musique de « Rock Bottom » semble vouloir oublier le chaos intérieur, le monde désordonné et fangeux des pulsions, sur lequel il repose, au profit d'un monde cristallin, sans conflit ni limite d'aucune sorte, pur comme l'air.

Et puis, on écoute dix fois, vingt fois « Rock Bottom » et chaque audition apporte un éclairage différent. Cette musique lisse, propre, « blanche » et sans aspérités, d'où tout conflit brutal semble banni, cette apparente simplicité des thèmes, presque de la neutralité, cette fuite de la réalité, ce repli consolateur sur un monde qui ne connaît pas la frustration, les limites du réel, que peuvent-ils symboliser, sinon, justement, l'univers de la maladie? D'où tirent-ils leur force, sinon de cet événement brutal et largement incompréhensible - l'accident, la faillite du corps - qui exclut du monde réel et dessine les contours d'un monde clos, auto-suffisant, où toutes les catégories du monde réel perdent leur sens, leur pertinence ?

C'est précisément cette exclusion qu'exprime « Rock Bottom » : son insouciance n'est pas « naturelle », immédiate ; elle n'est jamais que le produit, la conséquence, de cet événement qui arrache brutalement le malade du monde des responsabilités et des décisions - celui des bien-portants et, plus généralement, des « adultes » -, pour le projeter dans un monde abstrait, idéal et imaginaire, puisqu'il se retrouve - et c'est ce qui le rapproche de l'enfance - brusquement « materné » sur un lit d'hôpital.

Qu'il y ait dans ce grand repli une visée consolatrice - donc, beaucoup de nostalgie et de mélancolie - ne saurait surprendre. C'est dans l'ordre des choses. L'absence de conflits traduit le regret d'un état à jamais perdu : la santé, la normalité ; la liberté de la voix est strictement inverse, compende [?] l'immobilité défini de ce corps désarticulé, à la limite du monstrueux, condamné à se déplacer avec gaucherie sur une chaise roulante ; le désir insensé de bonheur est le pendant de ce malheur quotidien, avec lequel on sait que l'on devra composer une vie entière. L'angoisse ne cesse d'ailleurs de tourmenter cet univers.


LA CICATRICE INTERIEURE ET LE DESIR DE CHUTE

Dans « Rock Bottom », on la trouvera dans ces dérapages infinitésimaux de la voix, portée à tant de virtuosité que parfois elle se brise et verse dans le décor ; dans ces piaillements des saxophones, comme autant de douleurs étranglées qui n'arrivent pas à s'exprimer ; dans les grondements de la basse, présence-rappels évidents du drame ; ou encore, dans ces longues fuites mélodiques, qui pourraient symboliser la hantise - mais, on pourrait dire tout aussi bien : le désir - de la chute et sur lesquels la voix murmure : « stop it ! », comme si elle voulait en arrêter le cours.

C'est dire que « Rock Bottom » est un disque particulièrement riche, aux multiples niveaux d'interprétation et de sensibilité. Sa force provient justement de ce que cette richesse n'est jamais exposée, donnée, mais toujours suggérée, avec tant de pudeur et de secret que l'on ne peut jamais vra­ment la saisir.

C'est particulièrement rare dans le rock, plus habitué à un expressionnisme direct et impulsif, presque exhibitionniste. Cela s'appelle de la subtilité.

Robert Wyatt n'a malheureusement jamais retrouvé cet état de grâce quasi miraculeux. « Ruth is stranger than Richard », enregistré un an plus tard en 75, s'il s'inscrit dans la lignée de « Rock Bottom », ne l'égale que dans de rares morceaux : sur « Five black Notes and on white Note », un rêve de bonheur si insoutenable qu'il confine à de la mélancolie généralisée, et, dans une moindre mesure, sur la belle version qu'il donne du « Song for Che » de Charlie Haden, étrange marche funèbre dédiée à Che Guevara. Le reste du disque donne le sentiment d'une redite, la sensibilité et, donc, la nécessité en moins. La voix est toujours aussi aérienne, mais d'une virtuosité qui tourne à la démonstration formelle. L'accompagnement sent le « gimmick » et l'attachement à une « image de marque ». L'absence de sens immédiat devient vide, car elle n'est pas relayée par une vraie et authentique sensibilité.

Les trois derniers simples publiés par la maison de disques indépendante « Rough Trade » accusent, hélas !, cette sombre impression : Robert Wyatt n'a plus rien à dire. Comme s'il fallait que cela se sache, il vient même d'enregistrer un numéro grotesque de propagande communiste - il serait tout aussi grotesque, s'il défendait le libéralisme, le socialisme ou quoi que ce soit d'autre - et que seul son nom explique qu'il ait été publié : « Stalin wasn't Stalling », couplé à un discours débile sur les défenseurs soviétiques de Stalingrad. En redescendant sur terre, Robert Wyatt est redevenu sinistrement banal, indifférent, presque bête. Le drame de tous les albatros.


Patrice Bollon


« Rock Bottom. » + « Ruth is stranger than Richard » (réédition double LP-Virgin) « Arauco/Caimanera », « At last I am free/Strange Fruit », « Stalin wasn 't Stalling/Stalingrad » (Rough Trade, distrib. Barclay).