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 Le psychédélisme anglais 1966/68 - Soft Machine - Juke Box - septembre 1993


SOFT MACHINE



 



Dominique Martin de la Cruz termine ici son tour d'horizon du psychédélisme anglais, de cette époque charnière, 1966-68, qui a vu tant de groupes exploser au firmament. Seule la partie psychédélique de chaque formation, ayant au moins enregistré un album, est retracée ici. Pour le reste de leur carrière il suffit de se reporter aux numéros de Juke Box Magazine cités en référence. Ce cinquième et dernier chapitre nous emmène de Soft Machine aux Zombies, en passant par les Yardbirds.



L'univers de Soft Machine est tout autre à celui des différentes formations psychédéliques anglaises, tels les délires intérieurs d'une machine emballée.
L'influence musicale du groupe (musique indienne, jazz brésilien, rythmes afro-cubains et Archie Shepp) donne une coloration patchwork laissant souvent libre cours à l'improvisation. Il suffit alors de fermer les yeux et, à l'écoute de leurs premiers disques, de se repasser dans la tête leurs folles prestations scéniques, silhouettes éclatées sur fond de light-shows diffusant à plein régime le trans-british-express et somnanbulatoire « We Did It Again » ou l'envoûtant «Why Are We Sleeping » avec les sons d'orgue rappelant les sirènes de police. Pourquoi en effet sommes-nous en train de dormir alors que ce que nous cherchons est devant nos yeux : « People are watching/ People do sta-re/ Waiting for something/ But already there/ Tomorrow l'Il find it. » (Les gens observent/ Et vous fixent/ Attendant quelque chose/ Qui est déjà là/ Demain je te trouverai). Le groupe se forme à Canterbury en 1966. Les membres en sont alors Robert Wyatt (batterie, chant, qui vient de quitter les Wilde Flowers), Kevin Ayers (basse, chant), Mike Ratledge (claviers) et Daevid Allen (guitare). Influencés par le rock et le jazz, ils se produisent sous différents noms de groupe (Bishops, Four Skins, Mr. Head) avant d'adopter celui de Soft Machine que leur propose Mike Ratledge, tiré d'un roman de William Burroughs : «La Machine Molle». Durant leur séjour à Majorques (aux Baléares), ils rencontrent un excentrique millionnaire, Wes Brunson, qui décide de financer le combo. Dès 1967, à Londres, Soft Machine multiplie les prestations et il n'est pas rare de les voir souvent à l'UFO, au même programme que Pink Floyd. Ils sont même en avance sur ceux-ci quant à la qualité de leur spectacle question light-show.





Bien avant eux, ils ont développé aux Baléares la technique du light-show avec le technicien Marc Boyle. Leurs concerts sont un déluge de sons et d'images pour des happenings où les spectateurs font partie intégrante du show. En connexion avec Giorgio Gomelsky, le quatuor répète des chansons de Kevin Ayers. Ces bandes sortiront quelques années plus tard, sur le label Byg, tout d'abord dans la série « Rock Génération, Vol. 7 & 8», avant d'être reprises sur Charly Records. L'inénarrable Américain Kim Fowley, qui est toujours à l'affût de mauvais coups, produit en 1967 leur seul single sur Polydor, « Feelin' Reelin' Squelin' », auquel il collabore. Une semaine après, leur compagnie ressort le disque avec, en face A, l'envers, «Love Makes Sweet Music» (Polydor 56151). Puis, le 29 avril 1967 devant quelques milliers de hippies, Soft Machine participe à la fête psychédélique intitulée Fourteen Hour Technicolor Dream (14e heure de rêve en technicolor). Les membres rivalisent par leur tenue délirante. Daevid Allen porte un casque de mineur, avec la lampe qui illumine son visage lui donnant des reflets mordorés, et Kevin Ayers arbore un chapeau de cow-boy et d'immenses ailes. La musique est baroque à souhait et terriblement excitante. Dès l'été, on les voit sillonner la Côte d'Azur, vivant le plus souvent en faisant la manche à la terrasse des cafés. Ce qui ne les empêche pas de se ballader avec un camion rempli de matériel électronique. C'est ainsi que Soft Machine participe au festival de Saint-Tropez dans la pièce de Picasso « Le Diable Attrapé Par La Queue », montée par Jean-Jacques Lebel et Victor Herbert. Puis ils partent pour Paris où ils sont programmés dans le cadre de l'émission TV Dim Dam Dom, avant d'orchestrer comme maîtres de cérémonie au spectacle psychédélique du studio des Champs-Elysées. Dans une mise en scène très avant-gardiste, évoluant au milieu d'objets hétéroclites et d'explosions de couleurs, l'âme de Soft Machine donne un concert débridé musicalement, imposant un rythme très soutenu grâce à l'infatigable et super batteur Robert Wyatt qui, intraitable, contrôle tout du haut de son installation. Le groupe fait de toute façon la part belle aux improvisations (orgue et batterie). Peu après, ils sont de retour au Palais des Sports de Paris, en novembre 1967, pour participer au festival La Fenêtre Rosé où ils étonnent encore.

Groupe expérimental et scènique avant tout, Soft Machine grave son premier album courant 1968. Ce disque, simplement intitulé «Soft Machine», se rattache définitivement au courant psychédélique par sa conception. De plus, la pochette américaine est un modèle du genre avec sa roue dentelée permettant de faire apparaître au gré des trous aménagés différents motifs. Les moments de rare accalmie sont suivis de constructions intenses ponctuées par les déchaînements intempestifs de Robert Wyatt et des solos d'orgue mélodieux ou pseudo-atonals de Mike Ratledge. Néanmoins les titres qui se détachent le plus sont pour la plupart composés par le talentueux guitariste Kevin Ayers qui depuis le départ de Daevid Allen a abandonné la basse. Outre «We Did It Again» et «Why Are We Sleeping» déjà cités, le morceau «Lullabye Letter» retient joliment l'attention par sa structure marquée d'effets de fuzz, distortion et breaks appuyés soutenant bien les montées vocales. Le bassiste Hugh Hopper (ex-Wilde Flowers), qui les seconde pour l'instant, avant d'être intégré par la suite à Soft Machine, surprend avec l'harmonieux « A Certain Kind ». Puis, avec leur second LP. «Soft Machine 2», le groupe s'éloigne du courant pop psychédélique pour épouser les contours du jazz. Néanmoins la musique de Soft Machine nécessite un effort d'écoute et il n'est pas toujours évident d'accepter d'emblée les chansons que le groupe se plaît à déstructurer pour les reconstruire selon des improvisations très free (libre). Le bombardement sensoriel peut parfois surprendre et gêner. Mais Soft Machine n'en demeure pas moins un rouage du courant psychédélique, particulier, qui a animé avec ferveur les années 1967-68 et dont les compositions étirées ont meublé avec charme l'espace environnant d'alors, créant de multiples sons et rythmes nouveaux. A ce jeu, Soft Machine a libéré un courant d'interférences contribuant à un équilibre du monde du rock et du jazz dans un jet électronique continu d'une machine molle se proposant de rééduquer l'oreille et les esprits