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Le chant du cygne - Guitares & claviers - N°123 - octobre 1991





LE CHANT DU CYGNE


Un nouveau disque de Robert Wyatt est toujours un évènement. Surtout que le bougre n'est pas très généreux : quatre disques en dix-sept ans!

"Dondestan", chef d'oeuvre dans la lignée de "Rock Bottom" est donc à déguster avec modération.

Mais ceux qui ne peuvent attendre pour se saouler peuvent déjà boire les paroles du maître.


Après les expérimentations jazzo-progressives pataphysiques et pseudo-dadaïstes de Soft Machine, puis de Matching Mole (la traduction française du « Soft Machine » de Burroughs : « La Machine Molle »), Robert Wyatt, ancien batteur, s'est retrouvé incapable de jouer suite à un accident qui le laissa paraplégique et découvrit qu'il pouvait faire de la musique avec sa voix d'une façon plus intense qu'à l'époque de l'U.F.O., de Canterbury et du Londres psychédélique. D'où l'album « Rock Bottom », composé durant son séjour à l'hôpital, véritable cri qui fait allègrement passer la face B de « Berlin » (Lou Reed) et l'œuvre complète de Nico pour des chansons de salle de garde.





On découvrit alors un talent unique : une voix utilisée comme un instrument lead, chantant parfois comme une flûte, un piano ou un saxophone brassant toutes sortes de cultures, depuis la tradition Coltranienne de « Love Supreme » jusqu'aux différentes musiques du continent indien, le tout baignant dans des marécages de claviers mouvants curieusement entremêlés, qui malgré la singularité de leurs mélodies ne sonnaient jamais dissonants. Le tout dégageait une beauté certaine que d'aucuns n'hésiteraient pas à appeler « convulsive », à couper le souffle.

« Rock Bottom » était incontestablement un chef-d'œuvre. Produit par Nick Mason le flamand rosé, le disque bénéficiait en outre d'un son exceptionnel et fut finalement couronné par le prix de l'Académie Charles Gros en 74, à une époque où cela voulait encore dire quelque chose. Puis ce fut « Ruth Is Stranger Than Richard » en jazz déglingué légèrement décevant, dont Wyatt dit lui-même qu'il s'impliqua moins, laissant plus de liberté aux musiciens, tout comme sur le second Matching Mole avant différentes collaborations (Jerry Dammers, Sakamoto, Costello) et quelques reprises (Strange Fruit de Billie Holiday) avant un autre « vrai » album, « Old Rotten Hats ». « Dondestan », qui sort actuellement, est donc son quatrième album solo depuis 1974, si l'on oublie l'instrumental « An End To An Ear » !

Et curieusement, c'est celui qui ressemble le plus à « Rock Bottom ». Par sa qualité, mais aussi pour ses sonorités, même si l'ambiance de ce nouveau chef-d'œuvre est beaucoup moins tourmentée qu'il y a dix-sept ans. On y retrouve avec joie ces longues plages où la voix semble improviser sans cesse sur des claviers en extension.

Robert Wyatt, homme profondément intelligent à l'humilité rare, reçoit chez lui dans un petit village au nord de Norwich. Un sourire malicieux ne le quittera pas de toute l'interview avant de conclure « ici, j'ai réduit mon monde. Je vis dans cette maison, ce petit village et je connais tout le monde. En deux semaines, j'ai vu une vingtaine de journalistes de tous les pays qui viennent me voir pour me poser des questions... (sourire). C'était intéressant... »





Votre nouvel album, « Dondestan », sonne étrangement comme « Rock Bottom »...
(Silence). Ça vient de cet orgue, le Riviera. Je l'avais utilisé sur tout « Rock Bottom ». C'est un petit truc cheap italien que j'avais acheté au début des années soixante-dix. Ça devait être la copie de je ne sais quoi. Enfin, un jour, il est définitivement tombé en panne. Je ne m'en servais plus mais sa sonorité me manquait. Récemment, comme je n'avais jamais réussi à en trouver un autre, ma femme m'a suggéré de l'apporter chez l'électronicien du coin et de le faire réparer. En voyant le Riviera, le type était vraiment effrayé : « qu'est-ce que c'est que ce truc ? ». Enfin, il l'a réparé et j'ai pu l'utiliser sur « Dondestan ». Ce disque a donc exactement la même sonorité que « Rock Bottom ».

Depuis la fin de Matching Mole, vous avez pris votre temps pour la réalisation de chacun de vos albums : Entre « Ruth Is Stranger Than Richard » et « Old Rotten Hats », dix ans se sont écoulés. Et aujourd'hui, vous sortez « Dondestan » six ans après « Old Rotten Hats ».
La musique compte énormément pour moi, mais elle ne représente pas toute ma vie. Je lis, j'écris ou j'écoute la musique des autres, essentiellement du jazz. Après « Old Rotten Hats », je n'avais plus d'inspiration. Même pas l'envie de faire un disque. Puis un jour, je suis tombé sur des poèmes que ma femme, Alfie, avait écrits durant l'un de nos séjours hivernaux en Espagne. Elle ne m'en avait jamais parlé ! Je me suis aperçu qu'en les lisant à voix haute, la sonorité des mots assemblés était déjà très musicale. J'ai alors trouvé quelques idées au piano. Je jouais et je lisais les textes, en même temps. L'inspiration revenait. Puis j'ai trouvé la mélodie de la voix, petit à petit.

A ce propos, votre façon de chanter est tout à fait inhabituelle. A l'origine, d'où vous est venue l'idée d'utiliser votre voix de la sorte, comme un instrument à part entière ?
Je pense que c'est du au fait qu'à l'époque, je n'écoutais que de la musique instrumentale, essentiellement du jazz. J'ai donc logiquement eu la même approche avec ma voix. (La rumeur veut que, pendant un concert de Soft Machine, Wyatt ait sidéré tout le monde en chantant note pour note le solo de Charlie Parker sur Donna Lee NDR).





Que pensez-vous de chanteurs comme Nusrat Fateh Ali Khan?
Je suis content que vous pensiez à lui. A l'époque de « Rock Bottom », j'écoutais énormément de musique du continent indien. Toute la fin de Sea Song sur « Rock Bottom» est influencée par ça. C'était la première fois que je chantais ainsi, avec ces notes (il mime le trajet d'une feuille qui tombe en virevoltant NDR). Mais j'ai vu ce Nusre Fatak Aie, enfin, je n'arrive jamais à me souvenir de ce bordel de nom, je l'ai vu en concert et c'était l'une des plus belles choses que j'ai jamais entendue de ma vie. J'écoute également de la musique Kurde et toutes sortes de musiques folkloriques et traditionnelles.

Lorsque vous vous êtes décidé à chanter ainsi, cela s'est opéré sans effort ?
C'était assez compliqué. Si vous jouez du piano, de la guitare ou n'importe quel instrument, vous avez toujours des repères, vous pouvez visualiser ce que vous allez jouer : où se trouve telle note, tel accord, etc.
Mais en chantant ce genre de mélodies influencées par la musique indienne, vous devez passer d'une notre à l'autre, suivant une mélodie qui n'est pas évidente, et il faut rester juste. C'était assez difficile au début.

Lorsque vous enregistrez, improvisez-vous au chant ?
Ah non ! Le studio est beaucoup trop cher ! Je fais des démos chez moi sur mon Fostex quatre-pistes pour mémoriser le chant. Quand j'arrive au studio, tout est écrit dans ma tête. Les heures de studio coûtent beaucoup trop cher pour que je puisse me permettre d'improviser.

A l'époque de « Rock Bottom », aviez-vous conscience que ce disque allait être unanimement considéré comme un chef-d'œuvre ?
Non, mais l'accueil qu'il a reçu m'a encouragé. Avoir ce succès d'estime à cette période de ma vie a été capital pour ma carrière solo. J'étais resté à l'hôpital pendant un an. Un an pendant lequel j'ai composé la plus grande partie de « Rock Bottom », mais aussi un an pendant lequel j'ai du penser au reste de ma vie dans un fauteuil roulant. Je ne savais pas si je pourrai encore faire de la musique, et je ne pouvais plus faire de batterie, un instrument qui était vraiment important pour moi. Avec « Rock Bottom », j'ai compris que je pouvais continuer ma vie en tant que musicien.

Vous avez très peu tourné depuis cette époque. Pourrons- nous vous voir au cours d'une éventuelle tournée « Dondestan » ?
J'ai un gros problème avec la scène. Je suppose que c'est un genre de phobie. A l'époque de Soft Machine, quand j'étais caché derrière la batterie et que j'avais bu beaucoup d'alcool, ça allait. Mais aujourd'hui, être seul devant la scène, avec ma voix... Et il ne m'est plus permis de boire autant qu'avant. Je ne m'en sens pas capable. Et puis c'est très compliqué d'envisager une tournée quand on est en chaise roulante. Je me suis renseigné, à Londres, il n'existe que deux hôtels accessibles à des handicapés ! Et ils sont hors de prix. Alors vous voyez, je fais des interviews au lieu de faire des concerts, c'est le maximum que je puisse faire (sourire)...

Quel souvenir gardez-vous de votre travail sur « The Madcap Laughs » de Syd Barrett ?
Il était très gentil, très poli : « voudriez-vous me faire le plaisir de vous asseoir et prendre une tasse de thé ? » On est arrivé chez lui et il nous a fait écouter ses bandes pour qu'on commence à travailler sur ces morceaux que nous ne connaissions pas. A la première écoute, on a donc essayé d'accompagner les bandes tout en les découvrant. Puis, lorsqu'on a voulu attaquer la deuxième répétition, Barrett nous a dit « c'est bon messieurs. Tout est enregistré, merci » ! C'est pour quoi la batterie sur des morceaux comme Octopus semble si chaotique.

Aujourd'hui, y a-t-il des musiciens avec qui vous aimeriez collaborer ?
Bien sûr, énormément. Mais je n'oserai jamais demander à ces personnes de travailler avec moi. A chaque fois, ce sont les autres qui sont venus me trouver, et ça m'a toujours étonné. Donc, si je répondais à votre question et si je citais des noms, ça serait une façon de leur demander de travailler avec moi. Je serai très gêné (rires)...

Quelle est votre réaction lorsque vous entendez des gens qui sont manifestement très influencés par vous. Notamment David Sylvian ?
(Ne connaissant visiblement pas) Je n'écoute pas assez de pop music (sic) pour m'en rendre compte. J'ai appris récemment que Tears For Fears avait repris l'une de mes chansons. Je me demande d'ailleurs toujours comment quelqu'un peut reprendre un truc de Robert Wyatt (rire). Mais évidemment, ça me flatte énormément.


Nicolas Ungemuth