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 Robert Wyatt, l'homme à l'oreille cassée - Ecouter Voir N° 99 - Mars 2000


ROBERT WYATT, L'HOMME A L'OREILLE CASSÉE

Une voix inoubliable, fragile,
une voix filée de l'intérieur,
étrange et bleue,
comme celles de Billie Holiday,
Chet Baker ou Janis Joplin.
Une musique inattendue
et surprenante,
toujours neuve
à force de poésie
et de simplicité.
Une musique minimale
et évidente, belle,
étrange et intime,
qui semble familière
dès la première écoute,
et paraît n'avoir été inventée
que pour tendre
entre les auditeurs
les fils invisibles du rêve





Depuis plus de trente-cinq ans, de ses débuts au sein du Daevid Allen Trio et des Wilde Flowers, puis de Soft Machine et Matching Mole, jusqu'à sa carrière en solo, Robert Wyatt a su trouver grâce à sa musique, une place et une résonance très particulière au sein de la mouvance rock. Puisant ses racines aussi bien dans le jazz que le rock ou la musique contemporaine, ses mélodies ont aussi hérité l'esprit innocent des comptines sans queue ni tête de l'enfance ou encore des limericks chers au nonsense anglais. Loin du tapage médiatique, en dehors des modes illusoires et éphémères du show-business, la carrière de Robert Wyatt apparaît presque miraculeuse au sein d'un establishment rock de plus en plus imbu de son image et de ses dollars.


L'Ecole de Canterbury

En Angleterre, dans le nord-est du Kent, sommeille Canterbury, ville médiévale tranquille, célèbre pour sa cathédrale et lieu de naissance au XVIème siècle de Christopher Marlowe, célèbre auteur dramatique contemporain de Shakespeare. C'est également à Canterbury qu'au XIVème siècle Chaucer écrivit ses non moins célèbres Contes de Canterbury. Dans ce cadre historique va naître à l'aube des années soixante un courant musical majeur du rock des années soixante et soixante-dix, que certains critiques en mal d'inspiration dénommeront L'Ecole de Canterbury. Comme toutes les étiquettes, celle-ci est trop réductrice pour rendre compte avec fidélité d'une scène locale qui se caractérise plus par la diversité des courants qui la traversent que par une quelconque discipline collective et scolaire. La notion d'école est à prendre ici comme un sticker avant la lettre, bien pratique pour rassembler des groupes aussi particuliers que Soft Machine, Caravan, Hatfield and the North ou des musiciens aux styles aussi différents et singuliers que Kevin Ayers, Hugh Hopper, Richard Sinclair, ou Daevid Allen.
La plupart de ces musiciens seront d'abord des camarades de lycée avant même de démarrer une quelconque carrière musicale. Ensuite, par le biais de rencontres diverses, de participations et d'échanges, l'arbre généalogique du Canterbury Sound étendra ses ramifications dans de multiples directions musicales, jusqu'à des groupes comme Gong, National Health ou The Work. Les idées forces communes de toutes ces formations et musiciens sont, à partir du refus d'un intégrisme rock, le goût des aventures musicales, aux frontières du jazz et des musiques nouvelles (rock psychédélique, free rock, free jazz, musique minimaliste), ainsi qu'un réel désir d'entraîner la rock music vers des territoires inexplorés à ce jour, et donc de contribuer à créer une musique réellement progressive.


Une introduction au Canterbury Sound

Depuis l'avènement du CD au début des années 80, les éditeurs phonographiques, qui avaient pendant longtemps envisagé la pop music comme un produit commercial intéressant mais éphémère, ont progressivement modifié leur attitude. Rééditions d'albums vinyls dans leur habillage d'origine, augmentés des différentes prises de studio (alternate tracks), ou même redécouvertes de bandes totalement inédites. C'est le cas du label anglais Voiceprint qui a édité ou réédité de nombreux enregistrements de groupes phares de la scène anglaise, comme Soft Machine ou Gong. Avec la série Canterburied Sounds, Voiceprint offre en quatre CD un panorama original et méconnu de l'Ecole de Canterbury. La plupart des bandes gravées sont en effet inédites, issues le plus souvent des archives personnelles des musiciens. Le volume trois de cette anthologie est dédié à deux mums de l'ombre, Billie Hopper, mère de Brian et Hugh Hopper, et Honor Wyatt, mère de Robert Wyatt, sans l'amour, la compréhension et la complicité desquelles, rien n'aurait été possible : ni les rencontres, les hébergements improvisés ou même les répétitions. Il permet notamment de retrouver Robert Wyatt dans plusieurs improvisations ou bandes de répétitions en compagnie de Mike Ratledge, Brian et Hugh Hopper. Bien que la qualité sonore ne soit pas toujours excellente, ces enregistrements, pour la plupart très imprécisément datés des années 1963 et 1964, permettent d'entendre un Wyatt batteur à l'aube des aventures à venir, celles des Wilde Flowers et de Soft Machine. Son jeu est encore très nerveux, chargé d'énergie brute. Il remplit l'espace en suivant pas à pas les déclinaisons pianistiques torturées du cérébral Mike Ratledge, à des années-lumières du minimalisme et de l'économie de moyens des albums solo à venir.


Sous le vent de la beat génération

A Londres au printemps 63, Hugh Hopper et Robert Ellidge, rassemblés derrière le bouillant Daevid Allen, futur leader de Gong, forment un trio mêlant jazz et poésie. Daevid Allen, qui a déjà pas mal bourlingué en Europe et ailleurs, connaît bien William Burroughs et Brion Gysin, deux poètes fameux du mouvement beat américain. Il joue de la guitare électrique, souvent désaccordée, chante et lit des poèmes, Hugh Hopper est à la guitare basse, et Robert Ellidge, - qui n'a pas encore adopté comme nom de scène le nom de jeune fille de sa mère, Honor Wyatt -, est à la batterie. Même si l'existence du trio fût de courte durée, il permit néanmoins aux membres de la formation d'être confrontés à l'expérience de la scène, de rencontrer d'autres musiciens au cours d'innombrables bœufs, et surtout de goûter à la liberté de l'improvisation totale. Un enregistrement public garde la trace de ces premières aventures expérimentales. Les compositions sont de Daevid Allen, sauf Little Rootie Tootie de Thelonious Monk, sur lequel on rencontre au piano pour la première fois Mike Ratledge, futur clavier de Soft Machine. L'ambiance générale des morceaux navigue entre jazz façon Cecil Taylor ou Bill Evans, et poésie issue de la beat génération. Accueil mitigé, public dérouté, à la fin de l'été 63, Allen dissout le groupe et part à Paris, tandis que Robert Wyatt, Hugh Hopper et Mike Ratledge retournent à Canterbury.





Le début du Canterbury Sound

« Les années 60 ne signifient rien pour moi, vu que je les ai passées saoul la plupart du temps ». Robert Wyatt 1964 : après un été passé à Majorque en compagnie de Daevid Allen et Kevin Ayers, riche de rencontres diverses et de nouvelles aventures musicales, Robert Wyatt regagne Canterbury. Il y retrouve les frères Hopper qui viennent de fonder, en compagnie du jeune guitariste Richard Sinclair, un nouveau groupe au sein duquel Kevin Ayers va assurer la partie vocale et l'accompagnement au tambourin. Surnommé les Wild Flowers par Hugh Hopper, le nom de cette nouvelle formation se transformera rapidement en Wilde Flowers, sous l'influence de Kevin Ayers dont Oscar Wilde est le poète préféré. A force de répétitions, le groupe se constitue rapidement un répertoire, alternant reprises et compositions originales. La musique et les textes sont le plus souvent écrits par Hugh ou Brian Hopper, excepté She's Gone de Kevin Ayers et deux reprises, Almost 'Grown de Chuck Berry et Parchman Farm de Booker White. Brian Hopper signe notamment l'efficace Slow Talkin' Talk, sur lequel Robert Wyatt joue de la batterie et des percussions, mais qu'il réenregistrera brillamment en octobre 1968 cette fois-ci comme chanteur, accompagné par Jimi Hendrix à la basse. Robert Wyatt, quant à lui, signe les paroles et la musique d'He's Bad For You, influencé par John Coltrane et Elvin Jones, qu'il chante également en compagnie du nouveau chanteur du groupe, Graham Flight, arrivé en mars en remplacement de Kevin Ayers. I1 écrit également les paroles de plusieurs titres dont Impotence et Dont Try To Change Me, dont il co-signe les paroles avec Hugh Hopper et Graham Flight. Après le départ de Graham Flight en septembre 1965, il devient l'unique chanteur du groupe. Sa voix est déjà étonnante, même si sur certains titres, dont le très "stonien" Those Words They Say, elle est encore peu originale et quelquefois nasillarde. Deux titres donnent déjà un aperçu prometteur des merveilles vocales à venir, le simple et magnifique Impotence, dont la compilation parue chez Voiceprint nous offre deux versions différentes, et le mélancolique Memories (Hopper), qui évoque tout à la fois Erik Satie et Chet Baker. Sur scène, le groupe alterne les reprises les plus diverses, rock'n'roll inspiré (Chuck Berry, Rolling Stones, Beatles), folk (Dylan), bien que la dominante soit incontestablement soul (Otis Redding, Sam & Dave, James Brown, Wilson Pickett). C'est de cette tentative de croisement entre des genres avant eux cloisonnés que les Wilde Flowers tirent leur statut incontesté de premier groupe mythique d'un courant progressif que certains critiques dénommeront plus tard l'Ecole de Canterbury. Plus simplement, ils doivent également ce titre au fait que de nombreux musiciens qui en firent partie essaimèrent ensuite dans d'autres groupes, comme Richard Sinclair (Caravan), ou Kevin Ayers et Robert Wyatt (Soft Machine).


One, two, third, fourth

« Nourririez-vous votre fille à la Machine Molle ? » (premier slogan publicitaire de Soft Machine)

Mais Robert Wyatt n'est pas satisfait de l'orientation musicale du groupe. Il est à la recherche de nouveaux sons, de nouvelles directions, moins exclusivement liés aux guitares omniprésentes dans la
pop music à cette époque. En août 1966, il retrouve Mike Ratledge à l'orgue, formé entre-temps à la musique clas­sique et contemporaine, et avec Kevin Ayers à la basse et au chant, Daevid Allen et Larry Nolan aux guitares, fonde Soft Machine,  nom  donné en hommage  au livre  clé de William Burroughs La Machine molle. Le guitariste Larry Nolan quitte rapidement le groupe après quelques concerts. Le nouveau quatuor gagne très vite une place à part dans la scène psychédélique anglaise, à côté de groupes comme Arthur Brown, Pink Floyd ou le Jimi Hendrix Experience. Ils enregistrent quelques démos avec le producteur Georgio Gomelsky, puis sous la houlette de Kim Fowley un premier single (jamais réédité à ce jour), avec deux chansons écrites par Kevin Ayers Love Makes Sweet Music et Feelin Realin Squeelin, qui passe complètement inaperçu. Mais c'est par les concerts (Roundhouse, UEO,...) que Soft Machine va réussir à créer la surprise et à enflammer un public de plus en plus important. En France, ils deviennent la nouvelle coqueluche à la mode en intervenant dans deux spectacles, Ubu cocu et surtout Le Désir attrapé par  laqueue de Picasso. Daevid Allen bloqué à la frontière pour des problèmes de visa, ne peut retourner en Angleterre, et le groupe se transforme en trio, remplaçant provisoirement Allen par le jeune guitariste Andy Summers, futur membre de Police. Ils partent ensuite aux Etats-Unis pour une tournée en première partie de Jimi Hendrix, avec qui Wyatt enregistrera un single dans un petit studio californien. Il retravaillera cette chanson quelques années plus tard pour le morceau Soup Song sur Rock Bottom. En avril 1968, à la fin de la tournée, le groupe enregistre son premier album à New York.
Juste après l'enregistrement, Kevin Ayers quitte le groupe, ne se retrouvant plus dans ce nouveau son au fort parfum de jazz et d'improvisation. Le roadie Hugh Hopper est engagé à la basse et le groupe enregistre en février et mars 1969 son deuxième album, suivi en mai 1970 de Third et en novembre 1970 de Fourth, dernier album de Soft machine sur lequel jouera Robert Wyatt.





Héritiers du jazz dont les différents avatars ont fortement imprégné leur univers sonore, les aventuriers de la Machine Molle refusent néanmoins de se limiter à une seule perspective musicale. Ils brassent dans leurs rythmes et leurs mélodies les influences les plus diverses. Du psychédélisme, ils ont laissé de côté les fioritures inutiles et plaquées comme les gimmicks orientaux ou autres chinoiseries, et n'en ont retenu que l'essentiel, soit le goût de l'exploration et la quête d'un monde réellement inouï ; du rock, ils ont conservé la rythmique nerveuse, l'impatience, la rage et le sens de la démesure ; l'esprit du jazz quant à lui, est présent en filigrane derrière toutes leurs compositions, d'où l'idée d'improvisation n'est jamais absente. Ils poussent enfin leurs incursions jusqu'aux musiques nouvelles, aux confins des figures répétitives d'un Terry Riley. Il suffît pour s'en convaincre d'écouter les boucles hypnotiques du début et de la fin d'Out-Bloody-Rageous sur le somptueux Third, qui reste sans aucun doute un de leurs meilleurs albums. Au sein du groupe, Robert Wyatt apportera peu de compositions, celles-ci restant l'apanage quasi exclusif du tandem Ratledge-Hopper. Néanmoins, son influence sur l'esprit général des deux premiers albums, plus délirants que les suivants, est évidente. Sur les deux premiers albums, il signe seul le parfait Save Yourself et les deux parties de Pataphysical Introduction, collabore avec Kevin Ayers et Mike Ratledge à l'écriture de quelques autres titres, tandis qu'il conçoit les arrangements de plusieurs morceaux écrits et composés par Hugh Hopper. Sa voix est de plus en plus remarquable et originale, à la fois fragile et puissante, en particulier sur un des titres phares du groupe Hope For Happiness, à redécouvrir d'urgence !

Sur Third, il compose et chante Moon In June, admirable voyage musical dans lequel on peut déjà repérer tous les éléments à venir sur ses propres albums : une mélodie simple, calibrée au format chanson, qui se décale par instants de son cadre formel, le transcende insidieusement et réussit à créer petit à petit une magie singulière.
Avec Fourth, il retourne à ses baguettes de batteur et Soft Machine s'éloigne définitivement de l'esprit de ses deux premiers enregistrements, qui célébraient à leur façon délirante le mariage de dada et de la pataphysique. A la suite de cet album, il part fonder Matching Mole, et le groupe, malgré quelques disques intéressants, ne retrouvera pas la folie magnifique de ses débuts. Le trio Ratledge-Hopper-Dean, débarrassé d'une de ses composantes majeures, élaborera désormais une musique plus "sérieuse" et se rapprochera de l'univers incertain et mouvant du jazz-rock.




De l'avis même de Robert Wyatt, le groupe donnait vraiment le meilleur de lui-même lors de ses nombreuses apparitions publiques. Les musiciens retravaillaient souvent les morceaux après les enregistrements, continuant à progresser et à expérimenter de nouvelles voies. Sur scène, les chansons s'enchaînent sans arrêt dans un flot musical ininterrompu, ne laissant aucune chance aux spectateurs d'exprimer leur enthousiasme ou leur colère. La presse rock de l'époque décrit souvent un Wyatt déchaîné derrière sa batterie, torse nu, s'enflammant dans un grand déluge de cheveux et de baguettes, offrant un contraste saisissant avec la retenue et le sérieux de ses trois autres comparses. Heureusement pour nous, plusieurs live gardent la trace de quelques-uns des sets les plus intéressants du groupe. Trois d'entre eux, Spaced (1969), Virtually (1971) et Noisette (1970) ont été édités par le label américain Cuneiform, spécialisé dans le free rock et le rock progressif. Noisette, édité en février 2000, est issu de la même performance que le fantastique Facelift, titre d'ouverture de Third, enregistré au Fairfield Hall de Croydon le 4 janvier 1970 et au Mother's Club de Birmingham le 11 janvier de la même année. Trois autres live, At the Paradiso (1969), Live at the Proms (1970), BBC Radio 1 live in concert (1971), publiés respectivement chez Voiceprint, Reckless et Windsong, permettent d'achever le portrait scénique d'un des groupes les plus authentiquement novateurs qu'ait jamais produit la scène rock.





Le petit disque rouge

Clin d'oeil ironique à la Machine Molle, Matching Mole, le nom du nouveau groupe du batteur-chanteur est à lui seul une véritable déclaration d'humour dadaïste, une manière ironique de prendre du recul avec la formation précédente. Wyatt s'entoure de deux jeunes musiciens, Bil McCormick à la basse et Phil Miller à la guitare. A l'orgue et au piano, il retrouve brièvement David Sinclair, autre figure de la scène canterburienne, qui jouait auparavant dans Caravan. Il sera ensuite remplacé par Dave McRae au piano électrique. Les deux albums de Matching Mole (La Taupe assortie) intègrent une partie de la liberté et de l'ouverture musicale qui étaient la marque de fabrique du premier Soft Machine. Dans le premier, très attendu à l'époque par tous ceux pour qui le Soft, c'était Wyatt plus que Ratledge ou Hopper, la musique est traversée d'influences diverses au gré des plages qui s'enchaînent dans un flot ininterrompu. On repère ici ou là quelques passages répétitifs façon Riley ou même des instrumentaux proches de l'esprit des premiers disques de Weather Report, comme Part Of The Dance. L'album, bien qu'inégal, recèle néanmoins quelques perles incontournables comme O Caroline qui introduit l'enregistrement et les deux Instant Pussy et Instant Kitten où l'on retrouve toute la fougue et la magie de Save Yourself. Sur quelques titres, Wyatt abandonne provisoirement la batterie pour le piano (Signed Curtain), ou même le mellotron (Dedicated To Hugh, But You Weren't Listening
). Avec le second album, Little Red Record, produit par Robert Fripp de Roxy Music, la recherche et l'expérimentation s'affirment au profit d'une musique beaucoup plus cohérente. Bien que des influences soient toujours perceptibles, - boucles à la Riley de l'intro de Starting In The Middle Of The Day We Can Drink Our Politics Away, ambiances jazz-rock de certaines compositions, passages free à la Ornette Coleman -, elles sont parfaitement intégrées. A noter la présence de Brian Eno au synthétiseur V.C.S.3 sur l'étrange et superbe Gloria Gloom. Bien que Robert Wyatt n'ait signé aucune des compositions, le climat général de l'album, conçu comme un véritable disque-concept, reflète parfaitement ses préoccupations, son sens de l'humour, du titre à la pochette, clin d'oeil au Petit livre rouge du Président Mao et aux images de propagande communiste.


L'oreille cassée

« Robert Wyatt, chanteur pop au chômage (actuellement à la batterie avec Soft Machine) ! » (Note de pochette)

Bref retour en arrière. Wyatt fait toujours partie de Soft Machine mais déçu par l'accueil très critique réservé par Mike Ratledge et Hugh Hopper à Moon In June sur le troisième album du groupe, il décide d'enregistrer un album solo. En août 1970, quelques mois seulement après l'enregistrement du mythique Third, il entre en studio pour y graver les neuf morceaux de l'extraordinaire The End Of An Ear. Tout le monde, ses comparses du Soft compris, s'attend à ce qu'il compose des chansons de la même veine que Moon In June. Et Wyatt surgit exactement là où personne ne l'attend. Ses compositions, d'une forme très éclatée, ne ressemblent à rien de connu. Elles échappent complètement à l'univers conventionnel de la pop music et du rock, cherchant de nouvelles directions parallèles au free jazz (Coltrane et Ayler ne sont pas loin), à la musique contemporaine et aux musiques expérimentales. L'un des morceaux les plus réussis est la reprise en deux parties du Las Vegas Tango de Gil Evans. On y sent vibrer dans une totale liberté un absolu bonheur d'improviser. La musique est perméable à toutes les influences. Elle fait son lit d'un torrent d'idées musicales assimilées avec une aisance confondante, à la recherche d'un idiome inconnu. Wyatt s'y essaie au piano pour la première fois et prouve avec succès qu'il est déjà bien plus que le simple batteur d'un groupe déjà légendaire.





Dans la mer des sons

Décembre 1972. Après avoir dissout Matching Mole dont il n'arrivait plus à assumer pleinement la fonction de leader, Wyatt participe comme choriste à l'enregistrement de Bananamour de Kevin Ayers. Puis, en février 73, il commence à envisager sérieusement la constitution d'un nouveau groupe, sous la forme d'un quartet composé de Gary Windo au sax ténor, Dave MacRae au piano, Ron Mathewson à la basse et lui-même à la batterie et au chant. En avril la formation évolue et le guitariste Francis Monkman, du groupe Curved Air ainsi que le bassiste Bill MacCormick, préfigurent la résurrection de Matching Mole. Mais le 1er juin de la même année, au cours d'une fête organisée à l'occasion de l'anniversaire croisé de Gilli Smyth et de Lady June, Robert Wyatt tombe par la fenêtre de l'appartement et se brise la colonne vertébrale. Le diagnostic est sans appel. Il a perdu l'usage de ses jambes et sa carrière de batteur est donc définitivement close. Après un séjour de plusieurs mois à l'hôpital, juste interrompu par sa participation comme chanteur sur un titre de l'album de Hatfield and the North, il retrouve ses amis et sa famille.

En février et mars 1974, il rentre de nouveau en studio et enregistre Rock Bottom, son deuxième album solo, le plus célébré à ce jour par la critique internationale. Il recevra notamment en France le Prix de l'Académie Charles Gros et est toujours considéré aujourd'hui comme un des "classiques" du rock, au même titre que par exemple Pet Sounds des Beach Boys, Blonde On Blonde de Bob Dylan ou The Pipers At The Gate Of Dawn du Pink Floyd. Produit par Nick Mason, batteur de Pink Floyd et ami de longue date, ce disque fait partie de la catégorie très rare des galettes que l'on peut écouter et réécouter sans jamais en épuiser toutes les subtilités. Une telle originalité et une telle perfection se rencontrent rarement. Pas un seul morceau de cette musique merveilleuse ne vient affaiblir cette impression. Dès les premières mesures étranges de Sea Song jusqu'à la déclamation pleine d'humour d'Ivor Cutler et au rire final de Little Red Riding Hood Hit The Road, la musique est superbe, magique, toujours simple et envoûtante. Pas de prétention affichée, de savoir faire racoleur, mais un dépouillement lumineux qui va à l'essentiel. Une économie de moyens mise au service de l'émotion la plus pure. Plus question ici de parler de rock, de jazz ou de musique contemporaine. On est au-delà des genres et des étiquettes, dans le territoire du rêve et de la folie. Sa voix, cassée, brisée, n'a jamais été aussi unique, entre murmure, plainte et chuchotement. Elle sert à merveille la mélodie lente et circulaire de Sea Song où ses vocalises s'envolent en écho avant de retomber doucement dans le silence. Plus grave et recueillie sur Alifib, elle devient grinçante et ironique, parlée et hachée sur Alifie, chanson en miroir de la précédente où les mêmes mots semblent prendre tout à coup un sens différent et inquiétant. Les arrangements et l'orchestration des morceaux, confiés à des musiciens s'intégrant admirablement à l'univers de Wyatt, achèvent de faire de cet album l'un des plus beaux du musicien.

Le 26 juillet, jour de la sortie du vinyl, Robert Wyatt et Alfreda Benge, qui vivaient ensemble depuis plusieurs années déjà, se marient. C'est elle qui est évoquée dans Alifib/Alifie. C'est elle aussi qui va illustrer de délicieuses peintures naïves et tendres la plupart des pochettes des albums, de Rock Bottom à Ep's.


Ruth, Richard et Robert

Les 15 et 22 mars 1975, il enregistre son troisième 30cm pour Virgin. La face A se nomme Ruth, la face B s'appelle Richard, et le tout s'intitule Ruth Is Stranger Than Richard. Une fois de plus, Wyatt surprend et seuls sont déçus ceux qui s'attendaient à ce qu'il enregistre à nouveau une copie conforme de Rock Bottom. Dès le premier titre, Soup Song, et son swing jazzy appuyé par le sax ténor de Gary Windo et le baryton de Nisar Ahmas Khan, on comprend que sa musique a évolué. Il est vrai qu'entre-temps, il a beaucoup écouté le jazz sud-africain du Brotherhood of Breath de Chris McGregor dont fait justement partie le trompettiste Mongezi Feza, qui a écrit et interprète le cadencé et chaloupé Sonia (titre à nouveau produit par Nick Mason). On retrouve également ces références au jazz sur Song For Che, un morceau écrit au départ par le bassiste Charlie Haden pour son Liberation Orchestra, dont cette version très sobre souligne l'aspect processionnel et funèbre. Sur la face Richard, les étonnants duos entre les accords subtils du piano de Fred Frith et la voix haut perchée du chanteur font merveille dans les variations successives de Muddy Mouse, devenu dans sa troisième et dernière apparition (la plus longue) Muddy Mouth. Mais les deux compositions les plus ambitieuses, par leurs complexités harmoniques et leurs subtilités rythmiques sont Team Spirit et Black Notes And I White Note. Sur la première, à partir d'une montée rythmique assurée par la basse de Bill MacCormick et la batterie de Laurie Allan, bientôt rejoints par les deux saxos ténors, sa voix installe une mélodie ondulante. Elle monte et retombe avant que la basse ne reprenne régulièrement son rythme squelettique de quatre notes. Puis les cuivres arrivent de nouveau au premier plan, dans une série de stridences jubilatoires. La structure du morceau se stabilise pendant plusieurs minutes avant de s'effilocher petit à petit et de disparaître dans le silence. Sur la seconde pièce, inspirée par un passage d'une composition de Jacques Offenbach, un mouvement lent et répétitif se construit peu à peu, portés par tous les instruments, avant d'éclater dans une myriade de sons épars d'où surnage seulement les sons aigus et électriques d'un piano-jouet.


Robert le Rouge

Au cours des années suivantes, il collabore à plusieurs albums, notamment ceux de Michael Mantler, Brian Eno, Henry Cow ou Nick Mason. Sa vie se passe de plus en plus en dehors de la musique et sa carrière personnelle entre dans une phase de sommeil. Il lit, traque les radios du monde en ondes courtes, va au cinéma, écoute beaucoup de musique (surtout du reggae), s'intéresse à ce qui se passe autour de lui. En conformité avec ses nouvelles convictions politiques, il adhère en 1979 au Parti communiste anglais. Alors qu'il semble avoir abandonné l'idée d'enregistrer de nouveau, Geoff Travis, le patron du label Rough Trade, lui propose de graver une série de singles. En 1980, quatre 45 tours verront le jour, rassemblés ensuite sur la compilation Nothing Can't Stop Us (1982) avec deux autres titres enregistrés l'année suivante, Born Again Cretin et le traditionnel Red flag.

La plupart des morceaux sont des reprises et cet exercice difficile entre tous lui permet de prouver une fois de plus l'immensité de son talent. L'original At Last I Am Free de Chic est totalement métamorphosé en une mélodie belle et mélancolique dont Wyatt a le secret. Il chante pour la première fois en espagnol sur Cunaimera, version originale du standard latino Guatanamera et reprend en multitrack Stalin Wasn't Stalling, une chanson de propagande de la dernière guerre. Mais c'est surtout avec le poignant Strange Fruit, créé par Billie Holiday, qu'il démontre sa capacité à s'approprier un autre univers musical que le sien. Cette chanson poignante qui évoque le lynchage des Noirs par les activistes racistes du Ku Klux Klan devient un instant d'intense recueillement. Un moment où tout se tait et où seuls des mots parlent dans la nuit de souffrance et de mort, portés par une voix fragile et brisée. Sur les deux derniers titres, Trade Union, du groupe bengali Dishari et Stalingrad du poète communiste Peter Blackman, Wyatt est absent. Poursuivant sa logique d'engagement politique, il a souhaité s'effacer devant deux artistes militants de la cause anti-raciste et anti-fasciste.


Le vieux chapeau rouge

En août 1981, il enregistre seul la musique originale de The Animals Film, un documentaire produit et réalisé par Victor Schonfeld pour lutter contre l'exploitation des animaux.




En novembre 84 et jusqu'à l'été 85, il entame l'enregistrement des morceaux à paraître dans son nouvel album Old Rottenhat, qui sortira en novembre de la même année. Auparavant, au printemps 84, il avait gravé les quatre autres titres de Work In Progress. L'intégralité d'Old Rottenhat et de Work In Progress, augmentée des deux faces B de Shipbuilding, ressortira en CD chez Rough Trade en 1993 sous le titre Mid-eighties. Tous les titres figurant sur cette compilation perpétuent avec brio l'alchimie wyattienne : arriver à exprimer l'essentiel avec les moyens dont on dispose, même et surtout si ceux-ci sont limités. En d'autres termes, un minimalisme revendiqué parce ce qu'authentiquement vécu, assumé, pratiqué dans l'exercice même de la composition. Dans ce sens, Old Rottenhat est une totale réussite. Les mélodies n'ont jamais été aussi épurées, la rythmique si claire et précise, et sa voix si présente. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter n'importe quel titre de l'album, de la limpidité fluide d'Alliance à la mélodie aérienne de Vandalusia. Les morceaux tirés de Work In Progress sont tous très réussis également. La reprise de Biko dépasse de très loin l'original écrit et chanté par Peter Gabriel, tandis que Yolanda demeure une de ses chansons les plus séduisantes.


Dondestan

Six ans après la sortie de son album précédent, il enregistre Dondestan. Pour la première fois, une partie des textes n'émanent pas de Wyatt lui-même, et ne sont pas non plus des reprises. Cinq de ces nouvelles compositions ont été écrites à partir de poèmes d'Alfreda Benge. Ceux-ci sont l'exact reflet des peintures illustrant les pochettes. Ils traduisent une passion du détail et un sens aigu de l'observation des choses de la vie quotidienne. A partir de ces écrits, Wyatt a reconstruit son univers musical familier avec encore plus de rigueur et de simplicité qu'à l'habitude. L'extraordinaire climat spectral de Sight Of The Wind est tout entier construit sur le juste mixage de quelques éléments sonores minimaux, bandes passées à l'envers, chuchotements, deux notes étirées répétées inlassablement. Ils créent un paysage lunaire que la voix de Robert vient effleurer comme une aile d'oiseau. D'autres titres retrouvent l'esprit et le rythme des comptines, légères et gaies, bien que les textes soient infiniment plus sombres. Ainsi Dondestan aborde la question des réfugiés palestiniens et kurdes comparés à des déportés qui n'ont rien à construire, ni place ni pays où vivre. Et Catholic Architecture, sans doute l'une des chansons les plus calmes et apaisées du disque, peut aussi être entendue comme un hymne à l'humanisme et à la tolérance. La deuxième édition du CD, Dondestan Revisited comporte une partie multimédia qui permet, outre l'écoute des chansons, de voir et d'entendre une interview du musicien parlant des conditions de création de sa musique.


Vocalises pour une courte pause

Durant l'été 92, Wyatt enregistre chez lui sur un quatre pistes cinq nouveaux morceaux édités la même année par Voiceprint sous le titre A Short Break. Elles sont présentées par Robert lui-même comme « cinq sketches abstraits », sortes de cartes postales offertes ici et maintenant sans recours aux artifices du studio. Généralement mal accueilli par la critique, ce court moment de détente entre deux tâches quotidiennes mérite pourtant toute notre attention. Il nous donne à entendre une musique encore plus intimiste qu'à l'ordinaire, reflet musical de quelques instants de flânerie passés au Portugal. En toute liberté, il nous livre une musique brute, où sont pourtant présents tous les éléments du langage wyattien : piano squelettique, martèlement de la percussion et voix mourante.


Shleep

Au moment où sort Shleep, Wyatt n'a plus enregistré de véritable album depuis six ans. En compagnie de vieux compagnons de route comme Evan Parker ou Brian Eno, il reprend la route du studio, celui de Phil Manzanera, et enregistre durant l'hiver 96 et le printemps 97 onze nouvelles chansons. Si ce nouvel album s'inscrit dans une continuité évidente avec les précédents, sa structure générale est moins dépouillée qu'à l'habitude. La présence sur chaque titre de nombreux musiciens (Annie Whitehead, Paul Weller, Philip Catherine) ajoute plus de nervosité et de rythme à ses mélodies. Toujours déstructurées, oscillant entre pop et jazz, celles-ci naviguent en permanence entre sagesse et folie, déliquescence et apaisement, sagesse et humour. Une fois de plus, il y démontre toute l'étendue de son génie à transcender les chansons les plus simples. Il suffit pour le comprendre d'écouter la comptine affolée de The Duchess où sa voix passe soudain de l'aigu au nasillard, à la manière de celle de Ringo Starr dans Yellow Submarine. L'album recèle aussi de purs joyaux comme la superbe ballade Maryan, accompagnée par le violon de Chikako Sato. Outre des morceaux qui perpétuent des ambiances proches de celle de Rock Bottom, aériennes et crépusculaires, la musique se fait quelquefois plus rock : écoutez Blues In Bob Minor, son tempo nerveux et son scat-rap endiablé. Sur la pochette, Robert dort allongé sur le dos d'un oiseau qui ressemble à une colombe, celle de la paix retrouvée peut-être. En tout cas, Shleep est un bien bel album, et Wyatt, qui avoue avoir une passion pour le sommeil, a bien fait de se réveiller pendant quelques mois pour nous offrir toutes ces merveilles.


Ep's

Cerise sur le gâteau, ce généreux coffret de cinq CD, illustré des peintures colorées d'Alfie, offre sa cargaison de raretés et d'inédits à tous les aficionados du musicien. Certains titres avaient déjà fait l'objet d'une réédition dans la compilation Goin Back A Bit : A Little History Of Robert Wyatt, aujourd'hui épuisée. Le premier disque Bits contient quatre chansons enregistrées en 74 pour Virgin, dont une version inédite de la reprise du I'm A Believer des Monkees. Pièces nous transporte dans la décennie suivante et rassemble des titres sortis en 45 tours chez Rough Trade plus deux titres intégrés dans des enregistrements collectifs. On y entend le merveilleux slow Shipbuilding, écrit par Elvis Costello en pleine guerre des Malouines, du jazz avec une version lumineuse du Round' Midnight de Thelonious Monk, le slow lunaire Memories Of You signé Eubie Blake. A écouter aussi le très étonnant Pigs...(In There), où le texte parlé dénonçant les conditions d'élevage et d'abattage des cochons, se transforme peu à peu en chanson. Le troisième disque contient l'intégralité de Work In Progress. Claviers, percussion, voix et la magie peut commencer sur Yolanda, de Pablo Milanes, Te recuerdo Amanda, de Victor Jara et Biko de Peter Gabriel. Animals reprend The Animals Film, une curiosité militante où l'on n'entend pas la voix du chanteur. Enfin, sur le dernier, quatre remixes extraits de Shleep, dernier album de Robert Wyatt paru à ce jour. Une anthologie remarquable à compléter par l'écoute de Flotsam Jetsam (peut-être épuisée), compilation qui offre un parcours du musicien au travers de ses différents groupes.


Remerciements particuliers à Nathalie Sicard (Médiathèque musicale de Paris), Malika Dupont (Bibliothèque Picpus), Philippe Renaud (Impro-Jazz), Eric Poiraudeau (Clémusic), Isa Evrard (Orkhêstra), Yazid Manou (Rykodisc), ainsi qu'en Angleterre à Simon McLaren (Voiceprint), Duncan Kerr (Reckless Records), et à Backs Distribution).


G.N.