Volume Two
1969

Soft Machine

   
 


 
CHARLIE HEBDO - N° 3 - 7 décembre 1970

MECHAMMENT POP

Livingstone (Pierre Lattès)


 


A propos de Kevin, dont le deuxième disque vient de paraître en G.-B., et pour en revenir à cette « famille » ultra-productrice de Soft Machine, Robert Wyatt vient lui aussi de publier un disque, The End of an Ear. Chacun des Soft doit avoir le sien, et le groupe au complet enregistre ces jours-ci chez Olympic son quatrième album. Ce qui vaut le jus dans le disque du célèbre pataphysicien et néanmoins batteur, c'est que personne ne va aimer ça.




Les gars du pop parce que c'est trop compliqué pour leurs petites oreilles, les gens du jazz parce que l'étiquette n'y est pas et que tous les musiciens sont anglais, et que, dieu merci, poil au nez, il n'y a pas encore d'amateurs de cette habomination appelée free-pop, jazz-rock, etc. Alors, qu'est-ce que c'est ton machin ? Comme je n'aurais pas la mauvaise foi insigne de vous dire que ce n'est que de la musique, et fi du reste, disons que c'est du pop extrémiste. C'est si réussi que si qui vous savez avait eu un souple, je suis sûr qu'il aurait attendu un peu pour claboter. Robert joue de la batterie et chante, et fait des tas de choses à un pauvre piano. Si ça parait chez CBS-France avant six mois, je me les coupe (une seule, à la réflexion).




 
BEST - N° 36 - juillet 1971

The End Of An Ear - Robert Wyatt

(Barclay 920.308)

Hervé Muller

 


Ce disque est le complément du L.P. de Soft Machine dont je vous ai parlé le mois dernier, dans la mesure où il est l'expression créatrice de Wyatt lui-même, alors que "Fourth" était celle des trois autres et qu'il n'y avait qu'un rôle de batteur. Une note sur la pochette précise d'ailleurs : "Robert Wyatt, chanteur pop en chomage (actuellement à la batterie avec le Soft Machine)!"

C'est donc nettement différent de "Fourth". A la pureté presque méticuleuse de la musique actuelle des Soft s'oppose, dans la même mesure où s'opposent, en fait, les personnalités de Wyatt et Ratledge, l'aspect beaucoup plus torturé et confus de "End of an Ear". Cela rend le disque plus inégal, mais aussi moins purement formel. C'est aussi dans une large mesure le prolongement du magnifique "Moon in June" de "Third". A cet égard la pièce maîtresse de l'album est constituée par "Las Vegas Tango (part 1)", répartie entre les deux faces et formant un total de plus de vingt trois minutes. Ce morceau est le seul qui ne soit pas signé Wyatt : c'est un thème du pianiste Gil Evans. Et il n'est certes pas peu surprenant de constater que tout au long des quatorze minutes que prend ce morceau sur la seconde face il n'y a pas de batterie ! Robert montre ici pour la première fois ses talents de pianiste et il convainc sans peine. Mais c'est surtout pour lui l'occasion de pousser plus loin encore (large emploi du re-recording) les effets vocaux que lui permette son étonnante voix, autrefois une des caractéristiques principales de la musique des Soft. On a cependant par ailleurs largement l'occasion de retrouver le style de batterie de Wyatt, à la fois le moins orthodoxe et un des plus riches qui soit à l'heure actuelle (cf. par exemple "To Mark Everywhere"). Mais l'utilisation des percussions va bien au-delà de la batterie elle-même : effets acoustiques et électroniques les plus divers sont largement employés (cf. "To Carla, Marsha and Caroline").

Musicalement on est donc tout aussi loin de la pop qu'avec "Fourth". Les références sont essentiellement la musique contemporaine (entre autres Terry Riley, bien sûr) et le jazz moderne. Mais la démarche est en général différente de celle suivie aujourd'hui par les Soft, et rappelle souvent le climat de fusion créatrice de certains enregistrements de free-jazz, plutôt que le self-control quasi absolu pratiqué par Ratledge et Hopper. L'aspect spontané de la musique a pour corollaire son côté extraverti : la plupart des titres sont dédiés à des amis dont certains sont des membres notoires de la "famille Soft" : Daevid Allen et Gilly Smyth, Bridget Saint-John (folk-singer mais aussi collaboratrice éventuelle de Kevin Ayers), "Mark" (probablement Mark Ellidge, son demi-frère, qui joue du piano sur le disque), "Nick" (Evans ?), Caravan et "brother Jim" (également désigné ainsi sur les disques de Caravan : il s'agit du frère de leur guitariste Pye, Jim Hastings, saxophoniste présent également sur "Third" et "Fourth"). "Au vieux monde" aussi ! Les amis, on les retrouve aussi parmi les musiciens : David Sinclair (organiste de Caravan), Cyrille Ayers (femme de Kevin). Et puis Elton Dean, remarquable comme toujours et très bien secondé par Mark Charig (cornet). "The End of an Ear" représente ainsi une autre facette de ce que l'on sera peut-être bientôt obligé d'appeler la "musique Soft", courant de plus en plus discernable de tout autre étiquette, pop ou jazz, et uni par une parenté profonde et toujours sensible, au-delà de divergences parfois considérables dans la forme comme dans l'esprit, des Soft eux-mêmes jusqu'à Caravan en passant par Gong.