Spaced
1996

Soft Machine

   
 


 
RYTHMES CROISÉS - 2 octobre 2018

SOFT MACHINE – Spaced (1996, Cuneiform / Orkhêstra)

Stéphane Fougère

Article réalisé à partir de chroniques parues dans les revues TRAVERSES et TANGENTES, dûment remaniées et complétées en 2018.

 

Ce CD fut la première archive de SOFT MACHINE publiée par le label américain Cuneiform Records ; et c’est peu dire qu’il a dû faire l’effet d’une douche froide à ceux qui en ont fait l’acquisition et se sont risqués à son audition. Non que la qualité sonore soit exécrable – elle est même plutôt très bonne – mais le contenu musical n’est peut-être pas celui qui était attendu par les fans qui pensaient pouvoir écouter un autre concert “classique” du groupe dans sa version trio en 1969, dans la lignée du Live at the Paradiso. Las.

Composé à la demande du sculpteur, “performeur” et générateur de “happenings” Peter DOCKLEY, qui venait de travailler sur un spectacle de PINK FLOYD, Spaced est assurément le projet le plus expérimental dans lequel s’est impliqué SOFT MACHINE. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un enregistrement de concert, mais il est en partie constitué de captations live (on y retrouve en filigrane quelques thèmes connus du groupe savamment métamorphosés) et a servi de support à une performance scénique.

Conçu par DOCKLEY comme un spectacle multimédia pour le Roudhouse, légendaire salle de concert londonienne en forme de rotonde, Spaced mettaient en scène des danseurs ou danseuses classiques costumés en pieuvres de caoutchouc – avec ventouses de rigueur aux bras et aux jambes – aux prises avec d’anciens gymnastes militaires avec lesquels ils effectuaient une chorégraphie “bondissante” au sein d’un dôme géodésique construit avec des échafaudages. Une telle performance nécessitait bien évidemment un support musical aussi glauque et déjanté que possible, c’est pourquoi Peter DOCKLEY a fait appel à SOFT MACHINE.

Réuni dans un hangar des docks londoniens alors magistralement délabrés, le trio a de fait enregistré une heure et demie de musiques sur des bandes analogiques auxquelles il a ensuite fait subir, pendant une semaine, moult manipulations, notamment des montages en boucles, des inversions, des accélérations, le tout à grands coups de ciseaux. Mike RATLEDGE, Robert WYATT et Hugh HOPPER ont donné libre cours à leur propension pour ce type d’expérimentations très en vogue à l’époque, sollicitant leur ingénieur du son Bob WOOLFORD et ses magnétophones dernier cri. Dans le livret, WOOLFORD raconte qu’il avait même dû enrouler les bandes autour de bouteilles de lait dans son salon et ses escaliers… tout en surveillant le chat pour qu’il évite de les lécher !

Le CD ne restitue pas exactement l’intégralité de la bande conçue pour le spectacle. Quelques coupures ont été opérées (une introduction diffusée pendant l’arrivée du public), et certains “blancs”, qui n’avaient plus de sens hors du contexte scénique, ont été supprimés, de manière à faciliter une écoute domestique de ce “flot” sonore.

Amalgamant des ambiances taciturnes, convulsives et nuageuses, Spaced s’étale sur sept pistes qui ont chacune un numéro pour tout titre.

Introduisant la “suite” tout en douceur, Spaced One peut être perçu comme un prototype de musique indus-ambient artisanale, avec ses nappes d’orgue et ses bourdons de basse auxquels s’ajoutent à la cantonade des frappes sèches et autres bruits parasites.

Spaced Two vient couper court à cette ambiance capiteuse avec une ligne d’orgue saturé et un motif rythmique nettement plus familier, déjà entendus chez SOFT MACHINE, et qui se mettent à tourner en boucles “terry-rileyennes”.

Spaced Three est un interlude de drones usant à fond du procédé d’inversion de bande, puis c’est Spaced Four qui accapare l’auditeur et vampirise le disque du haut de ses 32 minutes ! Nous sommes ici au cœur même d’un bouillonnement musical qui mêle allégrement les bandes enregistrées en studio et des captations live antérieures, remontées, superposées et amalgamées pour engendrer un maelström magistral

. Les instruments du trio font l’objet de mutations soniques diverses : l’orgue de RATLEDGE décline plusieurs dialectes de saturation, acrimonieux ou bourdonnants, la basse de HOPPER se déforme et se distord en contorsions florissantes, et la batterie de WYATT déploie ses frénésies rythmiques. Des boucles de voix spectrales âprement passées à l’envers se font même entendre au milieu. Jusqu’auboutiste, Spaced Four est un flux continu délivrant une énergie à la sauvagerie graduelle et indomptable et donne l’impression de cueillir SOFT MACHINE lors d’une session privée improvisée à vocation défoulatoire et cathartique.

Spaced Five opère un contraste tout aussi saisissant avec ce qui précède, créant une atmosphère lounge avec le piano jazzy de RATLEDGE, les “tchi-tchis” des cymbales de WYATT et le saxophone languide de l’éternel collaborateur occasionnel Brian HOPPER.

Spaced Six nous replonge en pleine manipulation chaotique, avec ses sons d’orgue inversés desquels émergent des plans rythmiques de WYATT aux percussions, dont la montée en puissance effervescente est stoppée net par un coup de cisaille très primitif.

Spaced Seven boucle la (les) boucle(s) en revenant à une ambiance brumeuse et glissante, très “chill-out” avant l’heure…

Comme on le voit, Spaced explore des terrains escarpés ou flottants qui ne sont pas d’une écoute aisée pour chacun, ni même récurrente pour les autres, à moins de sélectionner telle ou telle section, selon l’humeur du moment… Certains auront beau jeu de penser que s’il était paru à l’époque, après les deux premiers albums studio du groupe, Spaced aurait pu couler la carrière du groupe, et qu’il est bel et bien “le disque auquel on a échappé” !

Néanmoins, on aurait tort de l’appréhender comme une croûte “hors sujet” dans la discographie de SOFT MACHINE. Ce serait oublier un peu vite que le groupe avait déjà procédé à certaines improvisations, expérimentations et manipulations de studio, à dose certes plus homéopathique, dans certaines sections du Volume Two, et que d’autres allaient émailler les opus étirés de l’album Third (notamment Facelift et Out-Bloody Rageous), sans parler du disque solo de Hugh HOPPER, 1984. SOFT MACHINE n’a fait avec Spaced que pousser plus loin une démarche qu’il avait déjà entamée et qu’il n’a pas eu l’occasion de réitérer ensuite, mais qui a imprégné ses opus ultérieurs.

Spaced nage donc dans un artisanat avant-gardiste débauché et précurseur aux allures de “happening-soundtrack” qui brasse tout à tour l’improvisation jazzy déglinguée, le free-rock, l’électro-indus, l’ambient, la musique concrète et minimaliste, le rite chamanique, en fait tout vocabulaire sonore que l’on catalogue aujourd’hui dans les musiques nouvelles, à l’instar de la face de HENRY COW sur Greasy Truckers, du OM de John COLTRANE, de certains soli claviéristiques dissonants de SUN RA, de certains instrumentaux bien barrés de Frank ZAPPA, des soundscapes de ENO + FRIPP, ou encore du climat général que l’on trouve sur le controversé Neheh de MAG…, pardon, de VANDER/TOP/BLASQUIZ/GARBER.

Avec Spaced, on voit donc combien SOFT MACHINE mérite sa médaille de pionnier prophétique. Il suffit juste de se mettre en condition pour l’écouter, et d’avoir des envies d’espace sans filet…




 
       

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