Volume Two
1969

Soft Machine

   
 


 
ROCK'N'FOLK - N° 35 - décembre 1969

Volume Two - Soft Machine

Philippe Paringaux

 


Le second disque des Soft Machine est aussi étonnant que le premier, ahurissant collage d'idées toutes plus originales les unes que les autres, problème insoluble pour tous les amoureux des classifications tant l'art du groupe défie l'analyse. Rien n'est plus excitant que d'écouter ces trois formidables instrumentistes / compositeurs créer mille climats différents sans jamais se perdre, allier avec une aisance (qui ne peut être que le fruit de l'expérience ajoutée au talent) la rigueur des thèmes à la spontanéité jaillissante de leurs développements. Je ne crois pas que la musique des Soft Machine soit, comme on l'a prétendu, une musique intellectuelle. Elle est au contraire très accessible, pour peu que l'on veuille se donner la peine d'écouter, en ayant pris soin auparavant de se laver ses oreilles de tout ce qu'elles peuvent contenir de "culture" et d'idées reçues (c'est la même chose). Ce "Volume Two" est, d'un bout à l'autre, une oeuvre extrèmement élaborée sans être un instant froide. C'est peut-être la plus grande qualité des Soft Machine, que de ne jamais sombrer dans l'exercice de style, de ne jamais faire de la recherche sonore ou harmonique une fin en soi. On peut fort bien écouter ce disque sans se prendre la tête entre les mains, sans chercher à tout prix un message à déchiffrer entre les extraordinaires échafaudages qu'édifie le groupe. La musique des Soft Machine peut être acceptée telle qu'elle est, je veux dire instantanément, et si Ratledge, Wyatt et Hopper s'amusent à nous compliquer la vie en donnant à leurs thèmes les titres les plus invraisemblables, il ne faut pas oublier qu'ils sont pataphysiciens, et il n'est pas absolument nécessaire de donner tête baissée dans leurs panneaux. Le raisonnement est peut-être simpliste, mais il me semble que vouloir analyser fragmentairement cette musique n'aboutirait qu'à la désarticuler et à lui ôter toute vie. La formidable et très cohérente masse sonore (qu'ils jouent bas ou fort, vite ou lentement.... Le SON est omniprésent) qu'est la musique des Soft Machine doit avant tout être subie. Par les sens ET par l'esprit, d'accord, en cela leur musique peut être qualifiée d'intellectuelle, mais pas seulement par les uns ou par l'autre. Et, à tout prendre, surtout pas par le second...





 
ROCK'N'FOLK - HORS-SERIE N° 34 - 1954-2016 - LA GRANDE DISCOTHEQUE - décembre 2016

The Soft Machine - Volume Two - Probe

Bertrand Burgalat

 


Il y eut quelques mois où même les minables faisaient de bons disques. La situation de Hugh Hopper, Mike Ratledge et Robert Wyatt était moins confortable : ces types étaient trop doués. "Sacre du Printemps" psychédélique, leur deuxième album propose déjà, avant même que le genre n'explose, un autre voyage. Soft Machine, formation Swinging London par excellence, n'en convoque jamais les poncifs, sitar et cordes Bombay pour scènes de jerk Persuaders. Basse et orgue plongés dans la fuzz, un peu de piano, l'usage modéré (pour l'époque) de l'écho et une voix d'Adamo sous pastilles explorent, effleurent, cherchent et trouvent sans démontrer. La production, subordonnée aux idées qu'elle suscite, néglige la forme, déconcertante. On retrouvera chez Can ces manières frustrantes, laissant entrevoir les choses en disposant à la hâte les pressentiments. Sortie en beauté du cahier des charges rock, la musique de la joie ne s'arrête jamais, intense et inspirée. Ce qu'il y a de plus beau sur Terre se trouve dans la vingtaine de mesures de "Pataphysical Introduction Part 2". Si Soft Machine se pique de jazz, c'est un jazz idéalisé, libertaire, ignorant les montées de gammes et procédés modaux qui vont rendre l'improvisation tellement… prévisible. Ce n'est pas le seul domaine que nos amis abordent en touristes : il y a chez certains groupes anglais une attraction bien compréhensible pour le Bassin méditerranéen, paysages de version latine, cyprès, jeunes femmes drapées, éphèbes à cheveux bouclés et sandales Palais des Papes. L'imagerie pompéienne culminera avec le "666" d'Aphrodite's Child et le Pink Floyd de "Ummagumma" "More" et "Meddle". Elle prolonge les escapades tropéziennes des Soft Machine été 1967, leur prestation naturiste au Festival de la Libre Expression et ce light show total dont ils sont les inventeurs. Tout est là, en filigrane et spontanéité, dans ces morceaux qui persistent à surprendre après plusieurs centaines d'écoutes. Cette tragédie psychédélique annonce toutes les dérives et en sublime quelques autres, ébauche d'une musique solaire qui porte en germe sa propre mort.




 



       

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