Matching Mole
1972


   
 


 
ROCK'N'FOLK - HORS-SERIE N° 34 - 1954-2016 - LA GRANDE DISCOTHEQUE - décembre 2016

MATCHING MOLE - Matching Mole - CBS

Philippe Thieyre

 

Lorsque Robert Wyatt, qui a toujours eu le sens de l'humour et une certaine francophilie, quitte, — plus ou moins contraint et forcé, Soft Machine, il forme Matching Mole, bien qu'il ait déjà un album solo à son actif ("The End Of An Ear"). Aux côtés du chanteur/ batteur, on retrouve David Sinclair, pianiste/ organiste de Caravan, le guitariste Phil Miller, habituel associé de Carol Grimes et de Lol Coxhill, et le bassiste Bill MacCormick. Bien sûr lorsqu'on évoque le nom de Robert Wyatt, on pense immanquablement à Soft Machine et à "Rock Bottom", un des grands disques du XXe siècle à l'influence considérable, mais on aurait tort d'en négliger pour autant les œuvres antérieures ou postérieures. Ainsi il est indispensable de se procurer ce "Matching Mole" paru en avril 1972, ne serait-ce que pour le premier morceau. "O Caroline" est en effet une superbe chanson, composée par Sinclair et Wyatt, qui préfigure, deux ans plus tôt, "Rock Bottom". Tout de grâce et de légèreté, drapée dans les subtiles textures de l'orgue, elle est transcendée par la voix céleste de Robert Wyatt et aurait dû embraser le monde entier, devenir numéro un partout et rapporter à ses auteurs de quoi vivre pendant mille ans. Difficile d'égaler cette merveille. Pourtant les sept plages suivantes, dans des styles différents, ne sont pas mal non plus. "Instant Pussy" et "Signed Curtain" se situent dans la filiation directe de "Moon In June", pièce majeure du "Soft Machine Third". Les paroles y cèdent plutôt la place à des vocalises, la voix étant utilisée à la façon d'une trompette comme lors d'une improvisation de jazz. Ce qui est également le cas pour "Instant Kitten" quoique sur un tempo plus rapide. "Part Of The Dance", longue plage instrumentale, porte la signature de Phil Miller, du jazz-rock avec de beaux duos orgue/ guitare, traité dans l'esprit de ce que l'on a appelé l'école de Canterbury. "Beer As In Braindeer" opère dans un registre un peu plus free alors que "Dedicated To Hugh, But You Weren't Listening" est un autre instrumental jazzy dont le titre est un clin d'œil ironique à Hugh Hopper, le bassiste de Soft Machine. Tous ces morceaux mettent également en évidence le jeu très fin du batteur Robert Wyatt. Pour clore le disque, "Immédiate Curtain" envoie planer l'auditeur dans la stratosphère à grandes envolées de Mellotron.




 
ROCK & FOLK - 1972 (?)

MATCHING MOLE
O Caroline. Instant Pussy. Signed curtain. Part of the dance. Instant kitten. Dedicated to Hugh, but you weren't listening. Beer as in braindeer. Immediate curtain.
CBS 64.850/30 cm

Paul Alessandrini

 

Un disque qui symbolise la naissance d'un groupe; celui qui voit aussi renaître un Robert Wyatt, que la nouvelle orientation du Soft Machine (purement instrumentale) avait éteint. Un retour de Robert Wyatt et de ses comptines, de sa voix qui susurre plus qu'elle ne chante. Si la sonorité d'ensemble du groupe rappelle aussi celle du premier Soft Machine, c'est aussi que David Sinclair, qui a depuis quitté Matching Mole, a une approche ratledgienne de l'orgue. Ce nouveau groupe ne se veut pas pour autant un groupe-souvenir tourné vers le passé. Bien au contraire, sur ce territoire recouvré, il s'essaye à plus encore de modernisme en exploitant comme Robert Wyatt l'avait déjà fait dans son album solo « The end of an ear » les ressources du studio pour distendre le son, construire par tout un jeu d'échos, de miroirs, une nouvelle approche de la musique, qui elle ne sera pas pour autant glacée, artificielle. C'est que Robert Wyatt et son groupe réaffirment la prédominance de la jouissance et du désir: plaisir, ivresse que Robert Wyatt, sevré avec le Soft « new-look », affirme avec d'autant plus de passion. Cette musique est ouverte aussi au hasard, à l'improvisé : elle est ouverture totale, donc instant où tout est possible. On retrouve là des conceptions d'une musique « à faire » depuis longtemps oubliées dans la rock music, depuis tout entière tendue vers l'efficacité (commerciale). Deux longues plages où les thèmes s'inscrivent pour disparaître, toujours noyés dans la masse des sons, leur grouillement, ou qui restent présents dans le lointain : lente descente dans l'inconscient, voyage au pays d'un son pur, promenade enivrante notamment dans l'extraordinaire « Immediate Curtain ». Aucun arti­fice, pas de performance d'instrumentiste ; des musiciens distributeurs d'énergie sonore, bruiteurs plus que virtuoses, des sonorités étouffées ou transparentes. Matching Mole c'est, hors des modes, le groupe qui venait à manquer. Robert Wyatt retrouve son humour pataphysicien (Matching Mole/Machine Molle,une composition « Dedicated to Hugh, but you weren't listening», référence à la composition de Hugh Hopper « Dedicated to you but you were not listening »). L'album a été enregistré très peu de temps après la mise sur pied du groupe. Depuis, la cohésion est en train de se forger, comme on put le voir à l'Olympia. Matching Mole, un parfum de Soft Machine, un clin d'oeil vers Riley et vers Miles: un groupe original, pourtant.




 
       

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